Jeudi 9 juillet 2009

Mur muré

Je me souviens d’un mur qui nous a rapprochés. Tu n’étais mon aîné que de six ans alors qu’une génération séparait nos parents. Tu veillais sur moi comme sur ta petite sœur qui ne naîtrait jamais, quand je venais chez mon arrière grand-mère, qui était ta grand-mère. Un mur léger recouvert d’un fouillis de fleurs et d’oiseaux des champs séparait nos chambres et, nous dormions tête à tête pour partager nos rêves. J’étais petite, j’avais peur, alors ta voix dans un murmure, de l’autre côté de la cloison, me berçait d’histoires merveilleuses et, quand de bon matin, les cloches à toute volée nous réveillaient, nous avions parcourus les mêmes chemins de songes. Plus tard, ce sont nos confidences que notre mur a protégées. J’entrais dans l’adolescence, tu te croyais un homme et nous partagions des secrets d’enfants. Parler à cœur ouvert était facile sous couvert de la cloison qui nous unissait en nous séparant.

Notre mur s’est effondré sur mon premier drame pour laisser place à un caveau béant, sourd à tous mes chuchotements, dont le linceul de fleurs blanches éteignait brutalement les couleurs chantantes de notre imagination. Personne n’a plus partagé les arcanes de mes pensées. Nos rêves se sont tus sur une route du bocage qui a élevé entre nous un mur de silence.

Anne Lurois
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Mardi 7 juillet 2009

Appuyé contre  ce mur, la jetée de l'avant-port, vous posez en jeune homme d'après la guerre, tourné vers l'Amérique, les voitures, le progrès triomphant. Le granit orangé du môle n'a pas changé et je me rappelle notre dernière traversée.
La brume noyait les rochers roses quand nous avons quitté le port, ce matin-là . Vous à la barre et moi à l’avant pour chercher des yeux les balises , c’était avant l’électronique. Un mois plus tard, le bateau serait vendu  , nous le savions tous deux ,  chacun de nos gestes le disait. Portés par le tempo du moteur, nous avons traversé deux heures de gris, mer et ciel mélangés à l’estompe .  Quand le rideau s’est levé brusquement, le phare des Héaux nous faisait signe, encore loin mais déjà si grand. Vous êtes descendu  préparer  un peu d’anis jaune brouillé d’un doigt d’eau, et vous vous êtes posté sur le pont au pied du mât. Depuis la barre, je vous regardais fixer le phare et son cortège de roches, votre verre serré au creux du poing comme vous  faites toujours. Nous avons longé l’alignement des bouées aux noms étranges, vous vous teniez immobile, tourné vers les arêtes de granit griffées par les courants.
Un adieu, sans les mots et sans tristesse. Lorsque vous êtes revenu vers le cockpit, vous m’avez dit : 
-  Tu as vu comme ils nous ont regardé partir sur le mouillage ? Ils se disaient voilà un vieux qui s’est trouvé une petite . 
J’avais vu. Nous avons ri.
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Dimanche 5 juillet 2009


Evlin H. nous a laissés au moment où elle soulevait le papier peint de sa chambre d'enfant (...)

Un soir, d’un geste rapide et précis, je décollai un peu plus le morceau de papier qui déjà s’effilochait. Quel ne fut pas mon étonnement de découvrir, soigneusement collés l’un sur l’autre, non pas un, mais trois autres papier peints, tous remplis de personnages, de fleurs multicolores et d’oiseaux de paradis; un trésor d’aventures nouvelles se découvrait sous mes yeux enchantés.

Les oiseaux avaient ma préférence avec leurs ramages multicolores qui flamboyaient de tous leurs feux. Ils étaient le signe d’autres mondes dont j’avais entrevu l’existence en feuilletant la collection de timbres de mon père.

J’habitais un monde sans couleur où le noir des robes de deuil se mélangeait aux blancs des langes des  nouveaux nés. Un univers sortant de guerre est un cimetière qu’on visite chaque jour. Le mien n’y échappait pas.

Et ces oiseaux multicolores, jaillis de nulle part, furent, pour moi, comme le furent plus tard les tableaux de Magritte, une révélation. J’y puisais tout un avenir fait de couleur et de voyages.

 

Evlin H._ Juillet 2009 
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Vendredi 3 juillet 2009
Folie ordinaire

Il est là, gris, triste et menaçant. C’est idiot ! Un mur est un objet inanimé. Il ne saurait être triste, ni menaçant. Tout juste s’il est d’une couleur indéfinissable. Gris sale. C’est la vérité pourtant : il est là, massif, inébranlable. Impossible de l’oublier. Même en fermant les yeux je le vois encore. Je ne peux qu’imaginer ce qu’il y a derrière. Des hommes, des femmes, des enfants. La vie quoi. Il est là, insensible à ma peine, insensible à ma détresse. Il barre l’horizon d’une ligne de douleur et donne à mon futur un parfum de béton. Le franchir signifierait renouer avec la vie. La vraie… Mais comment faire ? Ceux qui l’ont tenté ont entendu les sourdes détonations et senti dans leurs chairs le mordant du métal. Alors je m’évade par la pensée. Rêver c’est résister. Je rêve de la femme qui m’attend de l’autre côté. Je rêve de sa main sur ma nuque, des ses lèvres sur mes lèvres. Je rêve d’un enfant qui me tend les bras en riant. Hélas, quand ce mur sera derrière moi la femme n’embrassera plus et l’enfant aura depuis longtemps perdu le goût du rire. D’ailleurs personne ne m’attend de l’autre côté. Qui attendrait un monstre ? Un tueur de la pire espèce ? J’ai encore dans mes narines l’odeur excitante du sang. Pour moi tuer est davantage qu’un plaisir. Une jouissance. Un acte qui confine au sacré et me rend l’égal de Dieu. Alors qui attendrait un monstre ? Ce mur il me faut l’effacer. Il est une souillure dans le paysage, une tache sur une feuille vierge. À moi les grand espaces, les campagnes verdoyantes et l’océan infini. Jamais plus mon regard ne butera sur la froideur glacée du béton. Jamais plus ! Le temps de vérifier une dernière fois la solidité de la corde et je me jette pour le grand saut. J’effacerai les murs pour l’éternité. Tous les murs…

Pierre Mangin Juillet 2009
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Mercredi 1 juillet 2009


Chasse à courre


Lorsque, petite fille, j’accompagnais ma mère, le jeudi après-midi, chez son amie madame Benoît, je ne pouvais m’empêcher de marquer un temps d’arrêt devant le papier peint du hall d’entrée. Il me fascinait et m’effrayait à la fois.  Des cavaliers en redingotes rouges et bottes noires avaient pris possession de l’espace. Bien droits sur leurs montures, cravaches au vent, ils poursuivaient qui une biche apeurée, qui un cerf aux abois. Des chiens, ventre à terre, gueule béante, les accompagnaient dans leur expédition sanguinaire. La répétition de ces scènes sur toute la longueur du vaste couloir me donnait la chair de poule. Comment la brave dame  toute en rondeurs  et en gentillesse pouvait se satisfaire de ce sinistre décor demeurait pour moi un mystère. Je finissais par conclure que le père Benoît,  bonhomme peu amène, sans doute chasseur, avait imposé à sa pauvre épouse cette tapisserie de mauvais goût.  Ma mère me rappelait à l’ordre : « Ne reste pas dans le couloir, voyons ! »

Un goût de sang dans la bouche, j’entrais dans la cuisine qui embaumait le pur arabica qu’allaient déguster ces dames. Je m’installais devant un verre de limonade et bientôt c’était le parfum de la tarte Tatin que madame Benoît sortait du four qui me chatouillait les papilles et me faisait oublier la cruelle chasse à courre.

Danielle Akakpo
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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