Lundi 9 novembre 2009
Giuseppe regardait le temps s’écouler, comme l’eau d’une rivière emportant dans sa crue le peu de force et de santé qui lui restait. Le vieil homme se nourrissait de l’évocation de sa vie passée, mais il s’était mis à haïr ces incursions dans ses souvenirs. Leur résurgence rouvrait des plaies anciennes, attisait sa souffrance et mettait son sommeil en péril. Le passé était son geôlier. Sa mémoire aux aguets ne lui laissait aucun répit, aucun espoir d’atteindre l’autre rive, là où son âme goûterait une douce quiétude avant le repos éternel. Torturé par ces immersions douloureuses dans le fleuve tumultueux de sa vie, il finissait toujours par échouer sur la berge meuble du présent, meurtri et exsangue. Giuseppe avait décidé de morceler sa mémoire en proposant au chaland de la Fiera Antiquaria un bric-à-brac d’objets insolites, lambeaux de son existence. Un moulin à café, des billes de verre, une minuscule charrette garnie de fétus de paille, des livres aux pages cornées. Il espérait, en vendant ses reliques, apaiser ses blessures, recouvrer un peu de sérénité. Installé dans son fauteuil de rotin, il se sentait étrangement mis à nu. Il avait rassemblé là les fragments les plus précieux de sa vie. Chaque pièce offerte au regard et à la convoitise du passant était intimement liée à un souvenir de son passé. Un épisode heureux ou malheureux dont l’écho résonnait aujourd’hui encore de façon troublante. Giuseppe s’ébroua doucement dans son fauteuil. D’un geste las de la main, il s’éventa, afin de chasser les souvenirs qui tournoyaient autour de lui comme une nuée d’insectes bourdonnant à ses oreilles. Il avait choisi d’éparpiller le passé, d’ensevelir ce compagnon de ses vieux jours à la fidélité trop encombrante. Il voulait tourner la page.

Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Dimanche 8 novembre 2009


De retour après diverses aventures, quelques voyages et quelques pages tournées , je n'ai plus trouvé le temps  d'écrire pour ce blog ou de solliciter vos textes.
J'ai tout de même  publié des textes sur Encre Noire, Vignaubière, chez Françoise et chez Coline...

Reprenons nos échanges, écrivez-moi !




Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Vendredi 9 octobre 2009

Un bruit sourd me vrille les tympans. Juste à mes côtés, quelqu'un lève une seconde fois sa masse pour l'abattre contre le béton. Je le regarde.

D'autres, maintenant encouragés, se joignent à lui. Tous les moyens sont bons. Pioche, masse, tout y passe. Chacun veut y aller de sa participation, pour pouvoir dire, dans quelques années : "jy étais".

Oui, j'y étais. Moi aussi j'y suis. Partout, des gens se pressent, se bousculent, rient. Chacun aura fait tomber son morceau de caillou. Chacun aura participé à cet événement qui restera gravé dans les mémoires.


Hier au soir, la Brandebourg a été ouverte. Il n'y a plus de frontière. Nous sommes libres, enfin.

Je reste face à cette porte, qui n'a plus lieu d'être. D'ici peu, le mur qui l'entoure ne sera plus que ruines. Un peu plus loin, quelques notes s'élèvent. Un violoncelliste est présent. Il participe lui aussi, à sa manière.

D'autres, plus pressés, escaladent, ne prennent même plus la peine de frapper contre ce mur. Ils veulent passer de l'autre côté.


Je suis heureux aussi. Enfin... je devrais l'être. Le Mur est ouvert, enfin. Et bientôt, il ne sera plus. Je devrais être heureux que ce pour quoi nous nous battons depuis tout ce temps devient enfin réalité. Mais aujourd'hui, je ne peux pas.

Hier, avant qu'ils annoncent l'ouverture du Mur, je suis venu ici. Comme tous les soirs. Pour te faire signe. Pour te voir. Mais hier, tu n'es pas venue. C'était la première fois depuis toutes ces années. J'ai attendu longtemps, mais tu n'es pas venue.


Alors aujourd'hui, au lieu de me réjouir avec les autres, la seule chose à laquelle j'arrive à penser est : "Pourquoi pas hier ? Pourquoi juste un jour trop tard ?"

Je ne te reverrai pas. Et avec cette conviction, c'est ce qui m'a tenu en vie, ici, du mauvais côté, qui s'en va.

Chrysopale
Rostropovitch

Source de l'image
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Samedi 19 septembre 2009

Borgo Pinti, à deux pas du Duomo. J’ai laissé devant la galerie des Offices les files de touristes en cirés multicolores sous la pluie d’avril. J’abandonne pour quelques heures les florentins à leur trattoria et les statues à leur inconfortable immobilité. Noyée dans le tourbillon parfumé, mythique et bruyant de Florence, je ressens le besoin de trouver un lieu qui ne serait ni l’hôtel, ni le fond d’un petit café bondé et fleurant l’espresso. Borgo Pinti, 58. L’artère plus intime se transforme en îlot paisible dans cette journée grise de printemps. A Santa Maria Maddalena de Pazzi, je traverse le cloître, stupéfaite du calme lénifiant qui y règne, au cœur du vacarme citadin.
Apaisée mais lasse de visiter des églises, je néglige le lieu de culte pour aborder un couloir sombre…
Tout au bout, une dame affiche un large et franc sourire, m’invitant à continuer la visite. Je m’engage dans la sacristie par laquelle le visiteur peut accéder à la crypte du couvent. A part moi, personne n’erre à travers le dédale silencieux des souterrains. Mes pas résonnent à peine sous les voûtes. J’avance, curieuse, et sursaute : dans le clair-obscur, un corps repose sur un lit de pierre, comme endormi. Un christ au tombeau plus « vivant » que mort, vision dérangeante, presque réelle… Plus loin, un autre personnage, figé lui aussi dans son sommeil de cire. Luxueusement vêtu, il semble attendre quelqu’un, allongé à l’intérieur d’un cercueil de verre. Je presse le pas et remonte bientôt à la surface. La salle, haute de plafond est éclairée par des fenêtres grillagées donnant sur le cloître. Du moins c’est ce que j’imagine... Car les ouvertures ont été placées de façon à ce qu’on ne distingue que le ciel. Il n’existe aucune porte permettant d’accéder à l’extérieur. La seule solution pour venir jusqu’ici est d’emprunter les souterrains. Deux bancs de bois sombre occupent le centre de la pièce. Je me retourne. Face à moi, s’ouvre un mur offrant une perspective étonnante, paysage vert et lumineux. Je laisse mon regard se perdre dans un ciel blanc aux teintes roses avant d’effleurer le miroir d’une rivière, une forêt et au loin, la courbe bleutée de collines. Tout a l’air si calme. Intemporel. Mes yeux accrochent les personnages du premier plan. Au centre, un christ auréolé de jaune subit son destin, suspendu à une croix. Des hommes et des femmes l’entourent, contemplant dévotement sa souffrance. Mais ils ne m’intéressent pas. L’une des deux femmes, vêtue de mauve et de bleu, est tournée vers le spectateur. J’apprends, en déchiffrant tant bien que mal un commentaire en italien, que cette femme est tout simplement Marie. Nous observons l’une l’autre. Son expression est celle d’une mère déjà résignée, faisant face à son destin. Et je ne peux m’empêcher de lui annoncer qu’en ce qui me concerne, elle a souffert pour rien. Car l’histoire de son fils demeure une de ces légendes qui ont habité mon enfance mais à laquelle je ne peux croire devenue adulte. J’abandonne la vierge à sa douleur pour replonger dans l’étonnante perspective. Inscrite dans les arcades du mur, celle-ci me donne la sensation de faire partie intégrante du décor. Cette fresque est une brèche ouverte dans le mur et dans le temps. Je pourrais m’y enfoncer pour marcher sur l’herbe qui ondule en direction d’un clocher qui se dessine à l’horizon. Mais, même en restant juste assise là, sans bouger, j’entre pour la première fois dans un paysage de peinture. J’ai passé une heure sur le banc, parfaitement seule, dans le silence de la salle. Puis, je suis repartie par les souterrains.
La dame était toujours là, assise sur une vieille chaise paillée, au bout du couloir. Elle parlait français. C’est elle qui m’a dit que cette fresque avait été peinte par Il Perugino, à la fin du quinzième siècle et qu’elle n’avait jamais été restaurée depuis… En sortant, je me serais presque attendue à croiser le peintre revenant de laver ses pinceaux. Je n’ai vu que l’ombre d’un clocher, allongée par un soleil timide. La pluie avait cessé.

Frédérique Trigodet
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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Mercredi 2 septembre 2009
Berry....


Les volets s'ouvraient sur une grange dépourvue de la moindre beauté; ses briques rouges aboyant à la fenêtre comme une pièce rapportée, barrant la route à tout paysage et fanfaronnant d'oiseaux.
Mais dans l'après-midi, sa face écarlate réfléchissait soudain dans toute la pièce une lumière dorée plus chaude que celle du soleil ! L'intérieur des pierres apparentes - ce mélange brun et rudimentaire de terre et de sable qui servait de mortier - prenait alors, comme sous l'effet d'un coup de sang, une couleur de terre orange. Comme une terre d'Afrique.
La rusticité du mur contrastait avec le moelleux du grand canapé dans lequel je me lovais; sable et chaux mêlés s'effritant inlassablement, déversant leur lot quotidien de coulure et de rognure de mur... Mais j'avais besoin de me blottir au cœur de cette authenticité - la plus élémentaire -, de m'étendre contre la pierre, de la toucher, de la voir telle qu'elle apparaissait sous l'épaisse couche de plâtre qui la recouvrait, pour la connaître et l’éprouver telle qu'on l'avait extraite de la terre une centaine d'années auparavant.
Cette patiente et microscopique avalanche de poussière était pour moi le signe d’une vie, de la vie perpétuellement en mouvement, le signe visible et palpable que la maison, façonnée avec les pierres et la terre du pays, était vivante.
Et je m’agrippais à cette vie comme les oiseaux s’accrochaient au lierre de la grange.


Domi


Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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