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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 22:38

                                                              La peau du loup

Un nuage  en forme de  bibendum   accroché au ciel  trop bleu  semble se pencher sur elle . Allongée sur l ‘herbe rare, le sol  dur sous la tête et les épaules, les talons contre les fesses , elle cherche l’air , les  poumons ratatinés par la poursuite. Trente secondes  pour  refaire ses forces.

Elle venait d’entrer dans l’appartement, à mi-chemin de la porte d’entrée  et de la chambre  . Au bout des doigts , la clé ornée d’une bobine dorée extraite du fatras de son panier, entre les courses de crémerie et le petit gâteau quotidien. Jamais elle ne monte sans la pyramide du paquet ficelé à l’ancienne de chez Grimault. Elle en a toujours connu la raide ordonnance , quasi empesée, à peine égayée d’un bolduc bien serré. Sitôt le lien coupé , elle jette le papier bruyant  et glisse le plateau de carton    sur une assiette avant d’entrer dans la chambre. 

 Elle se régale de la voir entamer la chantilly du bord de la cuiller, savourer le chocolat brillant nappant l’Opéra ou respirer le parfum des framboises à la saison des tartes. Quand la pâtisserie est fermée, elles partagent  la finesse du beurre à la fleur de sel sur un toast à peine doré, le craquement dévoilant le tendre intérieur quasi humide. Elles chavirent de concert le jour des macarons , douceur poreuse et  cassante exhalant  l’amande,      . l’onctuosité sous le satin sec

 La jeune fille aime aussi leurs  conversations menues , le plaisir  allumé dans les yeux mouillés et la voix vacillante  disant l’enchantement des  voyages entre  lit et  fenêtre :

 – Figure toi que cette nuit il y avait cette petite brume autour de la lune pleine, une merveille…Tu sais que j’ai vu passer dans la rue une dame qui poussait quatre bébés dans un landau à étages. Quatre ! Le soleil commence à descendre, ce matin il donnait juste sur l’angelot de la coiffeuse, c’était ravissant. L’automne n’est pas loin, le vernis du Japon commence à changer de couleur...

  Elle a posé sur la commode les lettres cueillies au bas de l’escalier. Son blouson et son écharpe rutilante jetés sur le fauteuil, elle a crié par-dessus son épaule        

- Salut Grand-Mère, ça va  ?  

Penchée vers le miroir , elle vérifie la courbure de ses cils avant d’aller brancher la bouilloire pour le thé.

 Ça   commence là. La gêne de quelque chose qui manque.

Elle se redresse cherchant des yeux l’amas soyeux et mou, le vieux chat sur la console définitivement dédiée à sa   continue  du ton forcé qu’elle adopte toujours  pour  briser le silence  installé entre les murs  . L’ ambiance éteinte lui donne  envie de respirer  plus fort, de hausser le ton, d’ inonder les pièces de son énergie : sieste ininterrompue . Pas encore alarmée, elle

 – Le chat n’est pas là ? il dort dans ton lit ?

 La voix amincie par les années  ne l’accueille pas. L’appartement  semble  différent. Elle stoppe devant la chambre, les yeux fixes,  aux aguets. Le pan de mur fleuri  par la porte entr’ouverte  , l’interrupteur de bakélite noir et rond, luisant doucement comme un oeil  terni.   Elle reconnaît l’ odeur à la seconde où  l’ombre  envahit le semis de roses passées . Il l’attendait.

 Elle est déjà sur le palier. Pense aux  bottes basses choisies ce matin. A leurs semelles souples qui  permettent de courir. Avec ses  escarpins, elle serait redevenue la proie. Les pieds nus,  capturée avant  même de quitter  l’immeuble.

 Le battement  sourd des pas derrière elle. Elle  dévale l’escalier ,  deux volées de marches  autour de la cage grillagée ,  l’ascenseur toujours  en panne,   renverser les poubelles du bas  pour le ralentir. Dopée par l’air de la rue , fondre entre les voitures garées et les effluves de l’embouteillage . 

Plusieurs fois elle croit  l’avoir semé à l’angle d’un passage ,  tapie contre les carrosseries, accroupie sur l’asphalte , retenant son souffle . Le martèlement    qu’elle entend sans le voir. Il n’arrêtera pas,  chaque silence est une ruse, il faut  repartir, trouver sa foulée malgré les obstacles. Fouillant des yeux le bord des rues et les entrées d’immeubles elle   repousse chaque abri possible et le piège qu’il pourrait devenir. Si elle cède à l’appel d’ un porche ouvert , il la débusquera . Bloquée, trahie par sa piste, sans échappatoire.

  Elle court. Compose son souffle , règle son allure, le  rythme l’envahit . Un-un , deux-deux, machine à respirer, plus rien n’existe  hors son corps en mouvement . Ses pulsations régulières contre le battement  qui la poursuit . Quelque chose l’emporte, comme une bulle de joie. Elle vole.

  Le soleil donne à la rue des airs de vacances. Des duos de filles aux jambes nues rapprochent leurs têtes bouclées et lancent au ciel des rires déchirants. Les passants ralentissent  devant les terrasses  pleines, l’obligeant à serpenter sur les trottoirs. Elle n’est plus que  tempo, elle ira vite et loin. Elle construit son avance pour l’attendre.

Elle a choisi le square, île de verdure  entre les murs,  passe le portillon destiné à écarter les chiens,  allonge son corps contracté sur  un morceau de pelouse un peu pelé. Calmement, elle évalue  l’arrivée de la lourde  foulée, la masse qui va s’approcher, la rage qui l’anime. 

 Elle a fui  sans la peur  .  Plus jamais envahie , plus jamais  réduite  , chose  inexistante, objet possédé . Ce rien. En courant elle a senti grandir sa légèreté . Tranquille et sûre . C’est la dernière fois qu’il approchera d’elle son ombre,  sa force, sa conviction de  saisir  ce qui lui revient.

L’ombre l’effleure,  il est là.  Au-dessus d’elle, couchée comme toutes ces nuits où la peur l’a clouée sur des draps mous. Elle s’accroupit, ploie le cou , baisse les yeux , figure de la soumission aux cheveux pendants.

 Il jubile, le souffle court, ivre de lui-même . Soûlé par la poursuite . L’apothéose de sa  victoire.  Elle  guette entre ses cils le défaut de la cuirasse, la montée du triomphe, la baisse de la garde.

 Elle est prête. Elle a eu le temps de se rassembler pour le geste  tant de fois rêvé  toutes ces années  .  Sa main droite  longe la couture de son jean  vers sa botte. L’acier au bout des doigts, le visage tourné vers le haut, les paupières à demi baissées, elle  rejoue une dernière fois  pour elle seule  ce qui va suivre .

  Porté par tout son corps devenu ressort, l’arc de son bras   tranche le ciel bleu  . L’effort de la volée libère son cri, sa voix découpe proprement le vacarme de la ville, libérant quelques secondes de silence avant que  moteurs et  sirènes ne reprennent le dessus.

  Sur le bord du  cou, la lame a rayé  la peau velue et  l’artère  sans freiner. Elle recule d’un pas, les cheveux le visage et l’épaule nappés par le jet écarlate. Le poids s’abat ,  heurt final contre le sol. Elle jette le couteau contre l’énorme tête grise  flottant sur une flaque brillante et va s’asseoir sur un banc.

Les yeux vers le ciel  où le nuage se délite en trois coussins rebondis , trois îles de meringue sur une mer d’azur,  elle retire ses bottes et frotte ses pieds contractés par la course.

Petite et rouge sous de grands arbres verts. Elle a eu sa peau .

 







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Published by Léonie Colin
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commentaires

Léonie 05/12/2009 17:33


Merci Jules, soyez le bienvenu.


Jules 05/12/2009 14:15


La peau du loup mais aussi Retour de l'être aimé ont été d'intéressantes lectures, des textes dans lesquels on coule, se coule, s'installe, des textes au coin du feu du samedi après-midi.

Merci.


Léonie Colin 29/11/2008 22:38

Je le crains. D'ailleurs j'ai aussi mes versions de Barbe Bleue et de Cendrillon, c'est ça la liberté de l'écriture! Si j'avais le temps, je m'attaquerais à Peau d'Ane, ma préférée

coline Dé 29/11/2008 22:18

Ton chaperon a fait une visite à ma madame Barbe bleue première ? Ils auraient eu des choses à se raconter

Léonie Colin 28/11/2008 00:03

Hé hé! C'était un indice pour les plus aiguisés ...bravo à toi. Et vive le Malvoisie. Mais Chut!

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