Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 07:16

 L’hiver se terminait. Jour après jour le soleil montait  plus haut sur les murs de granit lorsqu’elle longeait le quai  pour aller travailler . Un matin en ouvrant la porte, elle s’ arrêta la clé à la main. Une haute silhouette barrait le passage vers le fond du magasin. Posté dans l’ombre, drapé d’un manteau aux plis lourds, quelqu'un semblait attendre. 

La lumière électrique  dévoila le   rouge usé de l’énorme fauteuil à dossier droit et oreillettes qui condamnait   vers le rayon des livres de cuisine .  Solenn  évitait de le toucher et même de le regarder. Personne ne s’y asseyait. Les  enfants , qui  exploraient la librairie comme une caverne, battaient en retraite à sa vue . Certains le fixaient d’un regard flou, le pouce dans la bouche , pressés contre les jambes de leurs parents. Chaque matin, la forme  menaçante   gâchait son bonheur à pousser la porte. Les  tâches quotidiennes finissaient par la rassurer malgré tout. Jusqu’à cet autre jour. l’allée

  Arrivant de la rue le courrier entre les mains,  le son des deux  voix  doucement accordées l’avait stoppée. L’épouse était revenue, elle inscrivait sa silhouette fragile sous la voûte qu’il dessinait de son épaule  légèrement penchée. Il n’opposait plus son sourire forcé , elle ne raisonnait plus. Leurs corps sereins,  accordés comme l’ écho du  couple qu’ils avaient formé,  ils parcouraient un  livre d’art sur le lutrin  d’une table  encombrée  . Solenn s’était sentie exclue , la menace qu’elle ne pouvait nommer se rapprochait encore.

Hier matin . Elle le revoit entrer dans le magasin, un peu courbé sur le plateau et les deux tasses que le trajet a vidées à moitié .  Une fois de plus elle rattrape le tout,  évitant de justesse le naufrage. D’habitude c’est elle qui   à dix heures. Alarmée par  son énergie pour argumenter,  la large enveloppe brune et le paquet cadeau qu’il lui  tend , elle  attend. Elle le regarde en silence . Il a préparé son coup,  il trouve les mots qui charment, comme si le départ pour l’ Angleterre avait  été son rêve à elle. Elle se sent  céder. Pas parce qu’il l’a convaincue,  parce qu’ il le désire tellement. Elle a envie de l’apaiser et de lui faire confiance  ; c’est si nouveau qu’on s’inquiète  à son sujet,  cela ne fait que deux saisons. apporte le café

 Elle  sera à Paris dans vingt minutes , il lui restera une heure pour  attraper l’Eurostar. Son téléphone grésille dans la poche de son jean taille basse, elle se déhanche pour l’extraire en fusillant des yeux le vieux de quarante ans qui la fixe d’un air avide. L’écran annonce Mano, c’est vrai qu’ il l’a laissée rapidement à la gare ce matin avant de filer au travail, il allait être en retard.

- Sol, écoute, quand je suis sorti pour la pause, il y avait le SAMU et les pompiers devant la librairie. Ils l’ont  emmené, c’était fini. On dit qu’on  l’a trouvé assis dans son fauteuil,  il paraît qu’il était déjà mort depuis hier au soir …

Elle n’écoute plus. Elle éteint le mobile et ferme les yeux Elle le revoit penché en avant sur le tabouret , son animation face à elle qui se tait , entre eux les deux tasses  finissent de refroidir  dans le plateau , une petite flaque de café dessine une île inversée sur le plastique vert 

- Allez-y,  faites-moi plaisir , le paquet, vous l’ouvrirez après mon départ…

Il lui a annoncé la suite  avec légèreté, elle a feint de ne pas entendre. Chacun savait le poids des mots, ils ont fait semblant de ne pas se dire adieu  .

Elle glisse la main dans son sac, à travers le papier rouge et or du magasin, elle sent la couverture du livre sous ses doigts , elle l’ouvrira à Londres.

 La femme  assise en face  d’elle rassemble ses affaires et ajuste son rouge à lèvres dans une petite glace, peut-être qu’un amoureux l’attend sur le quai. Les conversations à mi-voix se croisent et s’éteignent . Le train ralentit pour traverser le long tunnel, l’éclairage jaunit les figures des passagers et creuse leurs regards .

Dans la vitre devenue  sombre miroir , Solenn  détaille  ses yeux brillants de larmes, le halo de ses cheveux , l’arc de sa bouche dans l’ovale de  son visage.  Pour la première fois, elle se reconnaît .



Partager cet article

Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article

commentaires

Profil

  • Léonie Colin

M'écrire

sylvetteheurtel@aol.com

Recherche