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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 21:07

                                         



Je la retrouve chaque matin. Assise dans la cuisine pour un premier café , je la sens s’insinuer sous mes paupières , elle m’appelle sans bruit et trace un sentier invisible dans la maison vide. Sur mon tabouret, je retiens la part de moi  qui cède , me tire , essaie de m’entraîner hors de la pièce ,  me faire traverser le couloir , entrer dans la salle à manger, longer la table vide et les chaises opposées sous le lustre  agrippé à la moulure du haut plafond.

Dans l’armoire bretonne sombre et luisante , sous les quatre étagères où s’alignent les boîtes couvertes de toile   , tout en bas où l’ombre envahit le meuble aux relents de cire, c’est comme si je le voyais. Il me suffirait d’allonger le bras pour le saisir ; je perçois  sous mes doigts la douceur molle du tissu un peu satiné et le cordon plus raide, torsadé de fil encore brillant qui ferme le sac. Impatiente, j’écarterais les fronces pour passer la main à l’intérieur, je reconnaîtrais la tige froide et lisse, je sortirais la clé , je la frotterais contre ma manche  pour  rendre leur éclat aux  arabesques de l’ anneau doré. Je refermerais l’armoire en empêchant  les gonds de grincer ; ni trop vite ni trop lentement sous peine de les entendre  geindre lugubrement.

Malgré mon impatience  j’irais calmement vers la porte-fenêtre  et  ses petits carreaux  masqués d’un voile ancien. Je tournerais la poignée , oeuf de  porcelaine au creux de ma paume,   en forçant le ressort  grippé , le mécanisme résiste de plus en plus . La variation ténue à l’entrée dans le salon, la clarté , la douceur des  tentures et des coussins défraîchis après la  longue table noire flanquée de dossiers  droits . Au-dessus  du sofa, je suivrais des yeux la ligne des montagnes devant un ciel pastel, le petit paysage suisse peint sur le bois fendu dans son cadre de châtaignier. Au milieu de   la console de marbre rouge et blanc, le coffret d’acajou  attend. Je tourne deux fois  la clé dans la serrure, mon souffle  se presse quand  le couvercle  se lève. 


Il est couché sur la peluche rouge et fanée,  fermé comme un cadeau qu’on reçoit le cœur battant , cellophane transparente sur  papier glacé couleur de désert. L’animal majestueux devant les pyramides , l’arc des lettres   gravées d’or , puis le pli plat couleur argent sous la fine bande . On la retient de l’index pour l’empêcher d’éclater lorsqu’on déchire de l’ongle  un carré sur la tranche. Elles apparaissent alors miraculeusement rangées, les tronçons  des filtres immaculés serrés les uns contre les autres. Taper doucement le fond du paquet pour  en extraire la première du bout des doigts, la faire rouler  en pressant légèrement  la cellulose , l’effluve s’échappe  par l’autre bout du cylindre . Sa rondeur entre les lèvres, le léger crissement sous la fine pellicule, le fouillis doré et odorant des fibres tassées.

Le briquet bon marché est là aussi,  son plastique terni, sa mollette rouillée qui ne tourne plus. Il faudrait dégotter une pochette plate d’allumettes , arracher une de ces lamelles de carton qui  plient parfois avant de s’enflammer. Elle rallumerait le souvenir  de petits matins , de soirs frileux, de journées grises,  réchauffés au coin d’un  éclat menu. Le point de combustion qui perce la nuit avant de s’effacer , éloigné de la bouche par des doigts nerveux, les regards jamais si proches que lorsque les lèvres s’arrondissent ensemble, l’intensité des visages rougis par de minuscules flambées , les nuages bleus qu’on souffle à plusieurs avant de s’assoupir  et ceux qu’on dessine à deux au réveil. Je n’oublie pas ces incendies minuscules,   feux de joie   qui m’ont longtemps réjouie. Leur souvenir balise le trajet de la cuisine au  salon  que je parcours les yeux fermés sans quitter mon siège.

Parfois lorsque l’envie me prend, je ne résiste pas à nos retrouvailles du matin, je  la laisse m’entraîner vers la salle à manger,  j’ouvre l’armoire bretonne, j’extrait la clé du sac, je longe la grande table vers la porte vitrée, je contourne le sofa, mes yeux suivent la ligne des montagnes et se posent sur la console. Le coffret m’attend , je soulève le couvercle d’acajou .

Sur le paquet de blondes inentamé , la  page d’agenda arrachée . L’encre a passé avec les années, son bleu fané semble se dissoudre dans les fibres du papier.

L’écriture est la mienne :  7 juillet 1985 à 9 heures, dernière cigarette .

La longue boîte refermée, la clé deux fois  tournée , je  vais réchauffer un café.


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Published by Léonie Colin
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commentaires

Léonie Colin 04/01/2009 12:25

Merci, je pense à toi souvent aussi. A bientôt sur le fleuve.

coline Dé 04/01/2009 11:31

Après cette description amoureuse, ne pas céder...quel héroïsme !
Léonie, je pense très fort à toi, à vous, aujourd'hui .
Ne laisse pas le stress t'entrainer vers ces plaisirs dépassés à grand peine...

Léonie Colin 27/11/2008 23:38

On ressasse, on ressasse, c'est parce qu'on y pense ...merci Emma B

EmmaBovary 26/11/2008 22:29

Merci pour le commentaire sur mon site! Et bravo pour ce texte qui a su me surprendre sur un thème pourtant ressassé.
:)

Léonie Colin 26/11/2008 22:13

Merci, El Duende, j'ai aimé aussi votre palmeraie et son ciel bleu. Vous êtes le bienvenu sur ce bébé-blog qui va pousser jour après jour.

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