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24 décembre 2008 3 24 /12 /décembre /2008 08:01





Nous voguons aux antipodes de la prudence, à l’écart du troupeau . Négligeant les précautions d’usages , garantes d’une longue vie  régulière, nous avons boudé les escales tranquilles. Au prix de tes blessures et des miennes, nous avons dû faire face ensemble. Je t’ai soigné parfois, plaies ouvertes  ou simples éraflures ; je t’ai bandé de toiles imprégnées d’huile, je t’ai enduit  de mélanges odorants . Je connais tes faiblesses, les maux qui te poursuivent . La plupart des miens ne te résistent pas , les autres, je m’en arrange. Nous  sommes là après toutes ces années, vieillissant ensemble au mépris des conseils avisés. Tu contiens mon univers , bruissements d’eau et de vent, même si l’âge venant je devine parfois plus que je n’ entends.

 Il  devient difficile de me hisser vers toi , d’embarquer à ton bord et d’en sortir, j’évite de te quitter . Moi qui veillais sur ton état de la quille au mât, je  distingue mal les détails de ton gréement. L’époque  est loin où je plongeais sous ta coque , ta carène se couvre d’algues à mesure que mon corps devient plus raide et s’affaiblit. Le vent et le soleil pèlent tes vernis ,  il y a si longtemps que j’ai peint   tes espars . Je n’ai pas oublié leur fil  , aussi familier qu’un grain de peau, un peu plus brillant à chaque application du baume huileux  dont je te couvrais chaque hiver. Désormais je n’en ai plus la force.

Le temps  nous marque  , taches claires  sur  ton bois, taches brunes sur mes bras ; peu importe , je les distingue à peine. Tes voiles dorment pliées dans la cabine avant, je n’aimerais pas les voir grisailler, effrangées par le vent : leur courbe  a si longtemps découpé mon ciel devant les étoiles ou les nuages. Je passe parfois la main sur leurs ralingues  torsadées , mes doigts longent leurs fibres durcies comme le contour d’un  corps mille fois reconnu  à tâtons. Comme ma mère et ma grand-mère comptant leurs  draps dans l’armoires, je caresse à mon tour  le grain du tissu .

 Nous pouvons nous reposer, nous en avons tant fait. Ce qui se passe ailleurs   ne nous convient plus ; mais les trésors d’une aube  ourlée de rose, d’un halos léger nimbant un quart de lune, d’une lumière éclatante après la pluie, sont toujours des cadeaux. Chaque fois, je tremble d’émotion devant  la splendeur ordinaire.  

 Nous choisirons  un de ces  moments pour la dernière sortie. Le port sera endormi , nous n’avons  personne à saluer. Je détacherai les amarres avec peine ,  je les laisserai à quai, nous n’en aurons plus l’usage.  Nous passerons la jetée et le phare sans un regard, nous irons droit vers l’horizon sur une mer tranquille. Nous naviguerons sans nous retourner, tout au bonheur de partager encore un fois un si grand ciel. La barre amarrée,  je me poserai contre ton bordé, les yeux clos et le corps apaisé,  je te laisserai nous conduire vers la ligne. 

Enfin, nous irons jusqu’à  l’autre côté.




Photo: Merci Julie


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Published by Léonie Colin
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commentaires

Léonie Colin 26/12/2008 18:15

Merci Laurence. J'ai rencontré la femme qui m'a inspiré ce texte aux Açores, elle avait du mal à monter à bord, elle se tenant droite en passant devant nous et on sentait l'effort que cela lui demandait. Il y a des gens qu'on n'oublie pas.

Laurence M 26/12/2008 10:24

Vieillir ensemble, accomplir ensemble le voyage sans retour. Beaucoup d'emotion se dégage de l'évocation de ce bateau compagnon, et toujours cette si jolie écriture..

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