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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 07:44

 

Tu deviens un homme

 

 

Moi aussi, comme tout le monde, j’ai eu une tante Pierrette.

Enfin, pour moi, ça a été plus long que pour les autres. Je me souviens de ma tante Marie-Louise : froide et distante, elle me donnait sa joue à baiser, comme si c’eût été un insigne honneur qu’elle me faisait là. J’ai souvent cru qu’elle allait me tendre sa main et exiger que je m’agenouille. Elle n’alla jamais jusque-là. Elle restait assise sur un large fauteuil, éblouissante dans une longue robe soyeuse et colorée, attendant d’être servie par un majordome qui semblait ramper devant elle, à force de courbettes et de révérences. J’ai aussi eu une tante Isabelle, toute de noir vêtue, engoncée jusqu’au cou dans un col volanté qui lui faisait le menton haut et l’air dédaigneux. Elle me baisait distraitement le front, puis rejetait la tête en arrière comme regrettant déjà de s’être abaissé à ce geste qui n’avait rien d’affectueux. Nous ne voyions pas très souvent ma tante Elisabeth. Toute à ses affaires, elle n’avait jamais voulu se marier et gérait de main de maître le domaine laissé par son père. N’envisageant pas dans quelle mesure je pouvais lui être utile, elle me serrait distraitement dans ses bras puis m’oubliait dans la seconde qui suivait.

Pour moi, les tantes, c’était ça : un cortège de personnages lointains et austères, ne m’accordant pas la moindre attention et auprès desquelles je n’avais d’autre loisir que de me taire en attendant de partir.

Aussi j’enviais mon ami Antoine lorsqu’il me parlait de sa tante Pierrette. Il n’avait pas de mots pour louer sa douceur, son parfum et évoquer avec un sourire béat sa poitrine rebondie dépassant d’un décolleté prononcé. Il parlait avec emphase de sa robe rouge, ornée de rubans, de ses jambes fines gainées de bas dépassant très légèrement du bas de son vêtement. Il en devenait poète, lui le cancre, le plus vieux de la classe qui n’avait jamais su aligner deux mots sans faire une faute.

Vincent me raconta, quelque temps plus tard, une visite à sa tante. Elle s’appelait aussi Pierrette. Il me parla de son odeur de pain chaud, de sa taille si fine qu’on pouvait l’entourer de ses deux mains, du jupon blanc qu’on apercevait sous sa robe et des gestes doux qu’elle avait pour l’accueillir. Il resta un long moment rêveur après avoir évoqué la soirée passée chez elle la veille au soir.

Lorsque je surpris un conciliabule entre Vincent, Antoine et Laurent, me laissant penser que ce dernier avait lui aussi la chance d’avoir une tante Pierrette dont la douceur ne le cédait en rien à celles des deux autres, je décidais d’interroger mon père. Le soir même, je lui demandais :

- Pourquoi les autres ont-ils tous une tante Pierrette ?

Il me répondit :

- Je suis heureux que tu m’en parles. Justement, je me disais… Tu viens d’avoir seize ans, tu es un homme. Il est temps que je te conduise chez Tante Pierrette.


Guylaine de Fenoyl

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Published by Léonie Colin
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commentaires

Léonie 11/05/2009 09:21

Eh, c'est quelque fois comme ça que ça commence, une impératrice devient un membre de la famille, et de transformation en métamorphose on arrive là où on ne pensait pas aller ...Pour moi, c'est un des charmes de l'écriture .

Guylou 11/05/2009 09:06

Léonie, pour marquer la distance, j'ai choisi des reines et impératrices... Marie-Louise, Isabelle d'Espagne momifiée dans l'étiquette et le rigorisme et Elisabeth 1ère...

laurenceM 11/05/2009 08:24

J'ai passé un joli moment en compagnie de ces tantes Pierrette ! Très chouette pirouette finale !

Léonie 10/05/2009 20:17

J'y reviens à la galerie de portraits, Pierrette m'a l'air tout à fait gironde ...mais Isabelle m'intrigue, j'aimerais bien en savoir plus!

anne+veillac 07/05/2009 10:47

C'est tout un monde dans ces quelques lignes. J'aime bien ces portraits de tante, je les ai crues réelles en lisant. J'aime bien la chute de l'histoire. Il est vrai, qu'à un moment, je me suis dit "tiens, encore une tante Pierette, quelle coïncidence quand même.." et j'ai l'explication. Merci Guylou.

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