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8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 08:50

Inséparables….

 

J’ai longtemps cherché le cahier aux images. Finalement, c’est lui qui m’a retrouvée quand je ne le cherchais plus. Des années après. Des siècles.

Il était là, coincé sous le vieux canapé du grenier. J’ai dû passer mille, dix mille, cent mille fois –il faut toujours que j’exagère !- à deux pas de sa cachette sans jamais éprouver le moindre soupçon. Personne pour me dire « tu brûles » ou « tu refroidis ». Les vieilleries mises au rebut se sont accumulées à son chevet au fil des ans. Aucune chance de le débusquer.

On ne voyait plus qu’elles, monticule grisâtre et informe sous la poussière.

Le cahier en a eu marre. Il a glissé un coin hors de sa tanière, un coin rouge écorné. Peut-être pour m’espionner, plus sûrement pour se rappeler à mon souvenir. Forcément, ça m’a attiré l’œil. Je me suis penchée, je l’ai reconnu. Alors je l’ai tiré doucement à moi et le canapé, l’espace de quelques minutes, a repris du service. Toujours aussi inconfortable, toujours aussi accueillant.

Mes mains tremblaient. Je me sentais idiote. L’émotion est un sentiment dont on ne vous apprend pas à être fière. Une à une, j’ai tourné les pages du cahier, caressant en aveugle, du bout de mes doigts, leurs surfaces grumeleuses, râpeuses, meurtries

Je revoyais Françoise, ses boucles sombres, sa blouse à carreaux bleus, sa rage. Les blessures du papier me la restituaient telle qu’en nos disputes de chiffonniers. J’avais remporté la victoire finale : le cahier aux images était resté à moi. Mon trophée de guerre. Mais à sa façon, elle avait gagné aussi : en gardant les images !

Ces images Poulain que nous collectionnions l’une et l’autre, petites pensionnaires gavées au chocolat noir pour oublier les vicissitudes de l’internat. Dans cette geôle éducative si inhospitalière à nos dix ans, l’idée d’un cahier commun avait germé. Un cahier Poulain, avec des cases vides et leur légende dessous pour ne pas se tromper sur l’endroit où positionner les images. Tête blonde et tête brune penchées, colle blanche en petits pots appliquée à la truelle avec une minuscule spatule jaune, langues roses pointées sous l’effet de la concentration… Que d’heures passées à notre marotte ! Mais comme deux Pénélope miniatures attendant le dimanche comme l’autre attendait Ulysse, nous devions toujours refaire ce que nous avions défait. Car l’objet qui scellait notre amitié nous servait d’exutoire. A chaque dispute homérique à propos d’un grain de sable, nous arrachions les images aux pages qui les retenaient de leur glu durcie.

Mais quand nous apprîmes que l’entrée en sixième dans des collèges différents, elle à Paris, moi à Orléans, sonnerait le glas de notre complicité sororale, nous nous sommes partagé le seul bien qui ne pouvait l’être. Exprès. Pour obliger le destin à nous réunir. Pas de cahier sans images et vice versa.

Le sablier du temps en avait décidé autrement. Cet au revoir, malgré notre subterfuge, était un adieu. Je me suis relevée, j’ai prononcé tout haut son nom : Françoise Bérard, et une idée saugrenue m’a traversé l’esprit. Peut-être pas si saugrenue, finalement. Le cœur allégé, j’ai remis le cahier à sa place, au chaud, à l’abri, pour plus tard…

Car on ne sait jamais. Avec Internet !

 

Dominique Guérin

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Published by Léonie Colin
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leonie 11/05/2009 09:30

...Et tu ne seras pas déçue quand tu verras la suite: j'ai encore quelques petites douceurs en attente, jer ne te dis que cela!

laurenceM 11/05/2009 08:16

Je me régale, à croquer toutes ces madeleines, vraiment ! Quelle bonne idée, Léonie, de feuilleter ensemble nos albums souvenirs ... merci à toi ! La Madeleine de Dominique m'a beaucoup émue et j'ai retenu une très belle phrase, si terriblement juste : " L’émotion est un sentiment dont on ne vous apprend pas à être fière. " Et pourtant ...

Léonie 10/05/2009 20:11

Et pourvu qu'elle nous le raconte, quand elle les aura retrouvées !

Mrs+K 08/05/2009 22:41

Pourvu que tu retrouves les images, pourvu que tu retrouves les images !!

anne+veillac 08/05/2009 11:07

Très beau texte, dont les phrases ont très souvent résonné en moi, surtout le première partie, au moment présent de la recherche de l'objet.

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