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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 07:34
  Passage du témoin
 Le premier mort que j’aie vu était une morte. J’avais quatre ans, c’était la 
 grand-mère de nos voisines, la vieille Cécile.
 Elle était malade depuis longtemps et on lui avait déjà coupé une jambe. 
 Le cercueil était sur la table de la cuisine. Le corps de Cécile était 
 recouvert jusqu’à la poitrine par un drap blanc, et on ne voyait pas qu’il 
 manquait une jambe.
 Je n’étais pas triste : je n’aimais pas beaucoup Cécile. Quand j’allais jouer 
 chez mes voisines, elle nous jetait des regards mauvais depuis son fauteuil 
 roulant (qu’elle ne pouvait heureusement pas manœuvrer elle-même) en marmonnant 
 des menaces ou des malédictions en wallon.
 Je n’avais pas peur : Cécile, morte, était devenue inoffensive.
 Je me suis seulement demandé si on lui avait remis sa jambe coupée, parce qu’il 
 n’y avait pas de creux, sous le drap. Et aussi où les voisins prenaient leurs 
 repas, puisque Cécile était sur la table.
 La deuxième morte était ma propre arrière-grand-mère. On l’avait laissée dans 
 son lit. Mon grand-père ne voulait pas que je la voie « La mort, ce n’est pas 
 pour les enfants ». Mon père a insisté « Ca fait partie de la vie ». Moi je 
 voulais être sûre que Mémé n’était pas juste endormie, comme ça lui arrivait 
 parfois, à n’importe quel moment de la journée, pendant les repas ou au milieu 
 d’une conversation. J’ai touché sa main, c’était dur et froid. Rien à voir 
 avec les mains douces et tièdes qui m’avaient encore pris la mienne dimanche 
 dernier.
 Qu’allions-nous faire le dimanche après-midi ? J’avais du mal à imaginer tous 
 ces dimanches à venir sans la visite à Grand-Mère, les spéculoos et le chocolat 
 chaud.
 « Les gens qui sont au ciel continuent à vivre dans le cœur de ceux qui les ont 
 aimés. » Je me suis juré de penser à ma grand-mère tous les soirs, après ma 
 prière. Mais après moi, qui se souviendrait d’elle ?
 Contre l’oubli, il y avait les cimetières et les noms gravés dans la pierre, 
 pour l’éternité : Adeline, Joseph, Guy, Pauline, Jean, Thomas, Adeline, Pauline, 
 Marc, Christiane, Jean, Hervé, Alec, Françoise, Béatrice et Jean.
 Mémé serait la troisième Adeline, moi, la quatrième. Quand plus personne ne se 
 souviendrait des gens, il restait leur nom, transmis de génération en génération 
 comme le témoin d’une course relais.


Florence de Crawhez

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Published by Léonie Colin
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commentaires

EmmaBovary 15/05/2009 15:06

Touchant. Mots d'enfant/mots d'adultes entremêlés...

Laurence M 15/05/2009 07:46

Le regard de l'enfant agit comme un filtre. Ce qui reste au fond du tamis : où les voisins vont-ils manger puisque le cercueil est sur la table ! C'est bien vu ...

Léonie 15/05/2009 07:45

Tendresse et férocité, un regard d'enfant, un univers rien qu'à elle, c'est bien Florence, ça se confirme.

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