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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 07:30



La poupée malade

 

 

Un jour, j’ai trouvé dans la rue une poupée, perdue, une poupée de caoutchouc.

Elle était vieille, laide, abîmée. Son corps trop rose — un rose vif — était recouvert d’écœurantes pustules jaunâtres, qui crevaient la peinture du corps, où le caoutchouc, réapparu en boursouflures, perçait des cratères.

Aussitôt, je l’ai aimée.

Quand je suis revenue à la maison, tenant contre moi ce précieux trésor — si, si, un trésor —, Papa et Maman m’ont dit :

— Mais elle n’est pas à toi, cette poupée, il faut la porter au commissariat. Ainsi, la petite fille qui l’a perdue pourra venir la rechercher. Mais si, dans un an et un jour, personne ne l’a réclamée, tu pourras la reprendre… et la garder…

 

Alors, j’ai soigné la poupée malheureuse, si laide et si malade. J’ai tamponné avec tendresse ses blessures répugnantes. Je lui ai entouré tous les membres et le corps d’une gaze blanche bien propre, et je l’ai menée au commissariat. Maman m’accompagnait.

Un agent a rempli une fiche et, quand nous sommes reparties, je lui ai dit : « Prenez en bien soin, elle est malade, la pauvre. » Il a souri.

Et je me demandais : « Est-ce qu’il prendra bien soin d’elle ? Un agent, est-ce que ça sait ? »

C’est que, je savais ce que c’était que d’être malade ! J’en avais eu, moi aussi, de ces pustules écœurantes, partout, un peu comme celles-là. Et des croûtes suintantes, tout pareil, et qui démangeaient et que je n’avais pas le droit de gratter — « non, non, tu vas infecter, et, après, tu auras des cicatrices ! » —, et, pourtant, ça faisait rudement envie !

Maman me mettait dessus, chaque matin, un produit bleu, d’un joli bleu franc, qui me barbouillait le corps de très belles taches azurées. Elle appliquait aussi d’autres produits, sans doute, mais je me rappelais surtout ce bleu. Ensuite, elle m’arrachait, à l’aide d’une pince, certaines des croûtes, qu’elle choisissait avec soin — je la voyais plisser les yeux pour s’appliquer —, pas toutes, et pas n’importe lesquelles. Et je ne devais pas remuer. Ni geindre. Alors, enfin, c’était fini. On m’entourait le corps d’une multitude de bandelettes, comme on aurait fait d’une momie. Mais je n’avais pas du tout envie d’être une momie !

Et voilà ! Après ça, pas le droit de bouger ! Interdit ! Il me fallait rester dans un fauteuil, une sorte de chaise longue bricolée par mon grand-père, et garnie de ficelle de lieuse — elle sentait le chanvre. D’interminables et longues journées, assise, « et sans gigoter, surtout »… pendant que mon frère s’amusait sous mes yeux, avec ses copains… Non, non, ce n’est pas drôle d’être malade, vraiment pas. Je me rappelais… Alors, je la comprenais, cette pauvre poupée. Oui, oui… elle avait besoin qu’on prenne soin d’elle et qu’on l’aime. Tout le monde a besoin qu’on l’aime. Et les poupées, c’est pareil.

 

Un an et un jour après, elle était à moi. Avec maman, nous étions retournées la chercher. Au commissariat. Toute l’année je lui avais demandé : « C’est quand ? C’est quand ? Bientôt ? » Le jour J, nous y étions. Personne n’était venu la réclamer. Elle était seule. Elle m’attendait.

Je ne l’en ai aimée que davantage. Elle avait besoin de moi.

Et j’ai passé à partir de ce jour, des heures et des heures de mon enfance à la soigner.

Pourtant, son corps, malgré mes attentions, se désagrégeait par morceaux, tombait en pourriture, il devenait poisseux, collant, des bouts s’en détachaient et lui crevaient le corps, et un jour… elle est morte.

Je ne l’ai plus revue — on ne revoit pas les morts —, mais j’ai toujours gardé dans mon cœur un petit coin d’amour et de tendresse pour cette poupée malade, si laide, mais qui n’avait que moi pour la soigner et l’aimer et dont la vie s’était un jour arrêtée, malgré tout ce que j’avais pu faire… et malgré la force énorme de mon désir. On ne peut rien contre la mort. Même l’amour ne peut rien.

Annick DEMOUZON

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Published by Léonie Colin
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commentaires

Mrs+K 18/05/2009 22:55

Ce texte est superbe, émouvant à pleurer d'ailleurs... merci

Xavier 18/05/2009 19:41

Je ne sais pas si c'est parce que j'ai un côté gnangnan mais je trouve ton texte très touchant.

Ma mère racontait toujours qu'elle donnait à manger à sa poupée en loque. Un jour, le jouet s'est éventré à cause de la moisissure qui le rongeait. J'ai repensé à ça en lisant ton texte. J'ai repensé aussi au film Dark water (où un gardien d'immeuble promet également à une petite fille une poupée oubliée si personne ne vient la réclamer dans les x jours).

alain 18/05/2009 17:39

Pour lutter contre la mort, le temps qui passe, il suffit parfois de veiller à ce que le feu ne s'éteigne pas. Et pour garder les braises en vie, il faut du souffle. Vous l'avez.

Léonie 18/05/2009 11:41

Carré de mémoire, le de m'a filé entre les doigts

Léonie 18/05/2009 11:40

Un petit carré mémoire cultivé par l'écriture

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