Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 mai 2009 4 28 /05 /mai /2009 07:46

Le train Milan-Venise s’étirait le long du quai. Assis près de la fenêtre de son compartiment, il observait les voyageurs qui se croisaient de l’autre côté de la vitre, dans un ballet silencieux et sans fin. Il se souvenait. Vingt-huit ans auparavant, elle était à ses côtés, la main dans la sienne. Ensemble, ils avaient regardé un jeune homme qui enlaçait une fille en larmes. Une séparation sur un quai de gare, une de plus...

Il avait serré la main de sa voisine. Elle n’avait pas réagi et il ne s’était pas méfié. Il aurait dû.

Les deux jeunes en pleurs qui s’embrassaient ? S’étaient-ils retrouvés ? Et elle ? Mariée, sans doute ? Peut-être même grand-mère ?

Un soir de désœuvrement, il avait pianoté son nom sur internet. L’écran lui avait signalé une personne qui travaillait à l’université de Turin, en sciences économiques. Il n’avait pas envoyé de message. Peut-être n’était-ce pas la même. De toute façon, que pouvait-il lui dire ? Il aimait sa femme et ses enfants. Sa vie était sans histoire. Seule surnageait la nostalgie de sa jeunesse.

Aujourd’hui, il avait cinquante ans et presque trois dizaines d’années d’enseignement derrière lui. Et elle ? Ses cheveux étaient-ils encore aussi longs ? Peut-être s’étaient-ils croisés sans se reconnaître dans cette gare gigantesque, avec ses couloirs immenses, ses plafonds hauts, sa consigne poussiéreuse. C’est là qu’il avait déposé ses bagages à son arrivée de l’aéroport. Le guichet de bois verni était toujours entouré d’inscriptions à moitié effacées et rédigées en quatre langues, vestige du temps où le français supplantait encore l’anglais auprès des Italiens.

 

Il était arrivé tôt à Milan, avec l’espoir de pouvoir admirer la Cène de Léonard de Vinci, récemment restaurée. La longue file d’attente qui serpentait devant le couvent des dominicains l’avait fait déchanter. Il s’était contenté d’une balade dans la ville et d’une rapide visite du Dôme. 

Les quelques heures passées à déambuler entre les vitrines des magasins de luxe, parmi ces hommes et ces femmes qui marchaient d’un pas pressé vers des destinations connues d’eux seuls, avaient confirmé les impressions ressenties lors de sa dernière visite, cinq ans plus tôt. L’Italie de Fellini n’existait plus. Milan était une ville riche, sûre d’elle et cosmopolite. Les Milanais gagnaient de l’argent et le montraient. Tout se vendait, tout s’achetait et certains prix, à la devanture des magasins de mode, donnaient le vertige.

Quelques téléphones rouges, alignés sur le mur sale d’un couloir de métro, lui avait suggéré d’appeler sa femme. Il avait laissé un message sur le répondeur. Paroles banales de bonne arrivée, petit mot d’amour convenu. Que dire d’autre lorsqu’on s’est quittés quelques heures auparavant ?

 

Une secousse ébranla le wagon. Le paysage se mit à bouger. La dernière partie du voyage commençait. Cette fois-ci, il ne s’arrêterait pas à Brescia et on ne l’attendrait pas sur le quai. Il se rendait un peu plus loin, à Desenzano del Garda, au bord du lac, à un séminaire européen d’enseignants.

Une aubaine, cette semaine sans élèves, hors du temps. Il ressentait le besoin de souffler. Les heures de cours s’étaient succédé, les saisons s’étaient écoulées, ses enfants avaient grandi et, maintenant, il devait demander aux jeunes enseignants de le tutoyer. Il ne pouvait plus lire un texte écrit en petits caractères sans une paire de lunettes qui l’accompagnaient partout depuis bientôt deux ans. Il était fatigué.

Ce séminaire lui ferait du bien.  « Stratégie pour lutter contre l’échec scolaire » : voilà un titre pompeux qui ne voulait pas dire grand-chose. Le mot “stratégie”, surtout, le chagrinait. Si une stratégie permettait de vaincre l’échec scolaire, il l’aurait su et il n’aurait pas été le seul. Que cachait cet intitulé racoleur et illusoire ?  Une rencontre organisée par une association désireuse d’accéder à la manne des subsides européens, probablement... Il se promènerait si les exposés prévus s’avéraient inintéressants. Il peaufinerait aussi son italien. Voilà bientôt deux ans qu’il n’avait plus eu l’occasion de le pratiquer.

Le train s’arrêta dans une banlieue grise. Milano Lambrate. Des années auparavant, il y avait pris un train de nuit avec toute sa classe, au retour d’une semaine de vacances de neige. Les enfants s’étaient répandus sur la place près de la gare, à la recherche de boissons et de friandises. Il avait dû élever la voix et les menacer d’une sanction pour  qu’ils se regroupent quelques minutes avant l’arrivée du convoi. C’était loin.

Les vastes étendues de la plaine du Pô remplacèrent bientôt la banlieue milanaise. Paysages monotones, abîmés par l’homme, que le train, avec raison, traversait à vive allure.

Il ferma les yeux.

- Biglietto, signore.

Du soleil dans le compartiment. Une main sur son épaule. Le contrôleur.Dans le soleil, un visage de femme. Il ne l’avait pas entendue s’installer. À quelle station était-elle montée ? Avait-il déjà dépassé Brescia ? Non, la plaine, toujours...

Il retrouva son billet dans la poche intérieure de sa veste et le tendit au contrôleur. Devant lui, la femme bougea. De belles jambes, une poitrine un peu forte, des cheveux châtains coupés courts, la quarantaine. Pourquoi était-elle venue s’installer juste en face de lui ? Avait-il ronflé ? Il ronflait souvent quand il s’endormait quelques instants en pleine journée...

Il sourit à sa voisine. Elle ne réagit pas.

Vingt-huit ans plus tôt, il lui aurait parlé.

Patrick Dupuis

Partager cet article

Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article

commentaires

Patrick+Dupuis 12/06/2009 09:24

Merci pour vos réactions qui me font chaud au cœur.

Mrs K 08/06/2009 20:47

J'ai coupé mes cheveux il y a longtemps ...

Léonie 05/06/2009 07:37

Petit avant-goût d'un recueil qui vaut le détour ...

laurenceM 31/05/2009 10:05

Un Milan Venise qui est aussi le train de la vie ... comme ce texte est émouvant , pour celui ou celle qui approche de la cinquantaine ...

Léonie 30/05/2009 07:57

C'est vrai ce que tu dis, Emma ...

Profil

  • Léonie Colin

M'écrire

sylvetteheurtel@aol.com

Recherche