Mercredi 24 juin 2009

L’autre côté

Je n’ai pas oublié ce pan de mur à demi éventré dont les flancs – gonflés par les veines d’un lierre trois fois centenaire – menaçaient à tout moment de rompre. Il s’élevait dans le dos d’une aumônerie, à deux pas d’un chemin de ronde. Chaque soir, avec quelques-uns de mes camarades, je l’escaladais. Parvenu à son sommet, je voyais la ville me tendre les bras. En équilibre, le souffle tendu, je devinais, derrière les lumières lointaines, la vie palpitante, effrontée, celle dont je rêvais depuis toujours. Face à la nuit noire, j’étais comme un misérable plongeant pour la première fois ses mains nues dans un sac rempli de pièces d’or. Je n’avais qu’à sauter de l’autre côté pour devenir le sultan d’un royaume qui n’aurait pour frontière que le lever du jour.
Ce que j’ai vécu ne regarde personne.
Seul compte ce que je trouvais, chaque nuit, sur la crête moussue de ce vieux mur : une formidable envie de vivre, une fièvre arrachée à bout de bras dont je sentais plus que jamais la morsure au moment de rentrer au bercail.
Je n’enjambe plus les forteresses, de nos jours. Ce n’est pas si grave. Après tout, il y a tant d’autres moyens d’aller voir de l’autre côté...

Alain Emery

Encre de Victor Hugo, souvenir du bois de Bellevue, 1845
Par Léonie Colin - Communauté : GALERIE DES LETTRES
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