Appuyé contre ce mur, la jetée de l'avant-port, vous posez en jeune
homme d'après la guerre, tourné vers l'Amérique, les voitures, le progrès triomphant. Le granit orangé du môle n'a pas changé et je me rappelle notre dernière traversée.
La brume noyait les rochers roses quand nous avons quitté le port, ce matin-là . Vous à la barre et moi à l’avant
pour chercher des yeux les balises , c’était avant l’électronique. Un mois plus tard,
le bateau serait vendu , nous le savions tous deux , chacun de nos gestes le disait. Portés
par le tempo du moteur, nous avons traversé deux heures de gris, mer et ciel mélangés à l’estompe . Quand le rideau s’est levé brusquement, le phare des Héaux nous faisait signe, encore
loin mais déjà si grand. Vous êtes descendu préparer un peu d’anis jaune brouillé d’un doigt d’eau, et vous vous êtes posté sur le pont au pied du mât. Depuis la barre, je vous
regardais fixer le phare et son cortège de roches, votre verre serré au creux du poing comme vous faites toujours. Nous avons longé l’alignement des bouées aux noms étranges, vous vous
teniez immobile, tourné vers les arêtes de granit griffées par les courants.
Un adieu, sans les mots et sans tristesse. Lorsque vous êtes revenu vers le cockpit, vous m’avez
dit :
- Tu as vu comme ils nous ont regardé partir sur le mouillage ? Ils se disaient voilà un vieux qui
s’est trouvé une petite .
J’avais vu. Nous avons ri.
Par Léonie Colin
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