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19 septembre 2009 6 19 /09 /septembre /2009 19:35

Borgo Pinti, à deux pas du Duomo. J’ai laissé devant la galerie des Offices les files de touristes en cirés multicolores sous la pluie d’avril. J’abandonne pour quelques heures les florentins à leur trattoria et les statues à leur inconfortable immobilité. Noyée dans le tourbillon parfumé, mythique et bruyant de Florence, je ressens le besoin de trouver un lieu qui ne serait ni l’hôtel, ni le fond d’un petit café bondé et fleurant l’espresso. Borgo Pinti, 58. L’artère plus intime se transforme en îlot paisible dans cette journée grise de printemps. A Santa Maria Maddalena de Pazzi, je traverse le cloître, stupéfaite du calme lénifiant qui y règne, au cœur du vacarme citadin.
Apaisée mais lasse de visiter des églises, je néglige le lieu de culte pour aborder un couloir sombre…
Tout au bout, une dame affiche un large et franc sourire, m’invitant à continuer la visite. Je m’engage dans la sacristie par laquelle le visiteur peut accéder à la crypte du couvent. A part moi, personne n’erre à travers le dédale silencieux des souterrains. Mes pas résonnent à peine sous les voûtes. J’avance, curieuse, et sursaute : dans le clair-obscur, un corps repose sur un lit de pierre, comme endormi. Un christ au tombeau plus « vivant » que mort, vision dérangeante, presque réelle… Plus loin, un autre personnage, figé lui aussi dans son sommeil de cire. Luxueusement vêtu, il semble attendre quelqu’un, allongé à l’intérieur d’un cercueil de verre. Je presse le pas et remonte bientôt à la surface. La salle, haute de plafond est éclairée par des fenêtres grillagées donnant sur le cloître. Du moins c’est ce que j’imagine... Car les ouvertures ont été placées de façon à ce qu’on ne distingue que le ciel. Il n’existe aucune porte permettant d’accéder à l’extérieur. La seule solution pour venir jusqu’ici est d’emprunter les souterrains. Deux bancs de bois sombre occupent le centre de la pièce. Je me retourne. Face à moi, s’ouvre un mur offrant une perspective étonnante, paysage vert et lumineux. Je laisse mon regard se perdre dans un ciel blanc aux teintes roses avant d’effleurer le miroir d’une rivière, une forêt et au loin, la courbe bleutée de collines. Tout a l’air si calme. Intemporel. Mes yeux accrochent les personnages du premier plan. Au centre, un christ auréolé de jaune subit son destin, suspendu à une croix. Des hommes et des femmes l’entourent, contemplant dévotement sa souffrance. Mais ils ne m’intéressent pas. L’une des deux femmes, vêtue de mauve et de bleu, est tournée vers le spectateur. J’apprends, en déchiffrant tant bien que mal un commentaire en italien, que cette femme est tout simplement Marie. Nous observons l’une l’autre. Son expression est celle d’une mère déjà résignée, faisant face à son destin. Et je ne peux m’empêcher de lui annoncer qu’en ce qui me concerne, elle a souffert pour rien. Car l’histoire de son fils demeure une de ces légendes qui ont habité mon enfance mais à laquelle je ne peux croire devenue adulte. J’abandonne la vierge à sa douleur pour replonger dans l’étonnante perspective. Inscrite dans les arcades du mur, celle-ci me donne la sensation de faire partie intégrante du décor. Cette fresque est une brèche ouverte dans le mur et dans le temps. Je pourrais m’y enfoncer pour marcher sur l’herbe qui ondule en direction d’un clocher qui se dessine à l’horizon. Mais, même en restant juste assise là, sans bouger, j’entre pour la première fois dans un paysage de peinture. J’ai passé une heure sur le banc, parfaitement seule, dans le silence de la salle. Puis, je suis repartie par les souterrains.
La dame était toujours là, assise sur une vieille chaise paillée, au bout du couloir. Elle parlait français. C’est elle qui m’a dit que cette fresque avait été peinte par Il Perugino, à la fin du quinzième siècle et qu’elle n’avait jamais été restaurée depuis… En sortant, je me serais presque attendue à croiser le peintre revenant de laver ses pinceaux. Je n’ai vu que l’ombre d’un clocher, allongée par un soleil timide. La pluie avait cessé.

Frédérique Trigodet

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Published by Léonie Colin
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commentaires

anne veillac 14/10/2009 13:06


A toi aussi, merci !
J'ai voyagé, j'ai aimé, j'ai rêvé, j'ai observé, j'ai...


Léonie 27/09/2009 14:36


Ce serait un bon sujet d'appel à textes: plongée dans une oeuvre d'Art...


Parisianne 27/09/2009 13:26


Un moment d'évasion bien agréable. Plonger dans une oeuvre d'art, voilà un de mes passe-temps préférés !


EmmaBovary 24/09/2009 15:24


Ravie de vous avoir entraînées avec moi dans ce voyage! J'adore Florence/Firenze, une ville, des souvenirs que j'emporte partout avec moi...


Léonie 24/09/2009 13:51


Un bonheur ces instants que nous fait partager Mrs B, alias Frédérique Trigodet.


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