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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 16:09

 

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Retenir son souffle

 

 

Cette femme à l’ombre du vieux saule, je ne vois qu’elle.

Quand je l’ai connue, trente ans nous séparaient. Ils nous séparent encore, avec – me semble t-il – une cruauté nouvelle. Ses cheveux – pour lesquels, quand je n’étais qu’un jeune homme, elle fabriquait chaque jour de si désirables chignons – ont blanchi et dans l’ocre de ses yeux brille désormais une sorte de copeau de lune. C’est une âme languide mais sa voix - le chant d’un colibri dans la jungle, disait-elle – n’a en revanche rien perdu de son charme. C’est une source chaude. D’où je suis, je l’entends qui fredonne en lisant. Je souris à mon tour.

Entre ses mains, elle tient mon premier livre. Ce n’est pas rien. J’ai toujours attendu cet instant. J’en ai même rêvé. Aussi suis-je à l’affût – d’un geste, d’un sourire – comme je l’étais, jadis, quand du haut de son estrade elle venait éclairer pour nous l’obscur chemin de la littérature…

 

Je ne suis pas rassuré. Il ne faudrait pas qu’une ombre se saisisse de ce si doux visage. Ce serait me gâcher mon plaisir. Par chance, je croise son regard et quelque chose me dit que je n’ai rien à craindre...

 

Tout à l’heure, quand la chaleur couchera à plat toute la plaine, dans l’ombre élargie du vieux saule, elle se reposera un moment. Alors, sans un mot, je la contemplerai. J’aurai pour elle, à cet instant, la tendresse du fils et de l’amant que je n’ai pas été. Sur la pointe des pieds, je m’approcherai d’elle. J’enlèverai mon livre, resté sur ses genoux. Sa petite main s’y accrochera une seconde mais elle finira par me l’abandonner. Alors, en prenant soin de ne pas l’éveiller, je rajusterai le châle sur ses épaules.


Plus tard, il ne faudra pas pleurer. Parce qu’elle me l’a juré, il y a très longtemps de ça, quand j’étais son élève et que je n’avais qu’à suivre la route qu’elle ouvrait pour moi, rien ne sert, face aux chagrins qui s’annoncent, de se lamenter. Il faut vivre l’instant présent, aimer jusqu’au bout et – pour que tienne debout, le plus longtemps possible, le fragile édifice de nos petits bonheurs – à tout prix retenir son souffle.

 

Alain Emery

 

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Published by Léonie Colin
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commentaires

léonie/marisol 10/11/2010 08:26


L'ours de Jugon hiberne en écrivant, c'est un plantigrade polygraphe...On peut s'attendre au meilleur!


Laurence M 09/11/2010 21:58


Oui, bonne idée , continue ! ( et ne t'endors pas trop dans ta tanière , hein ? ! )


Alain Emery 08/11/2010 19:44


Donner envie d'écrire... Que demander de plus?
Merci à vous tous pour ces commentaires, ils me donnent, à moi, l'envie de continuer.


Anne Chabanelle 08/11/2010 07:46


Eh oui, on écrit toujours adossé à une bibliothèque et dans les pas des autres, même si on se sent un peu seul devant sa feuille, parfois.
Ils sont importants ces gens qui nous tiennent la main et qui nous donnent l'envie et le courage d'avancer. J'aime bien la musique de ton texte, l'ours.
Comme celui d'Annick, il a un petit goût de madeleine qui me rappelle l'autrefois.Et vos deux textes donnent envie de reprendre le stylo et le courage de s'y remettre.


Musardises/Parisianne 07/11/2010 11:16


Comme chaque fois, j'ai retenu mon souffle... l'émotion est là, aussi palpable que la tendresse. Un ours au coeur tendre sans aucun doute !


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