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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 08:56

Dorothy PARKER - Mauvaise journée, demain

Oh ! Il est charmant ! (1926)


dorothy.jpg


« Monsieur Pawling, fit l’hôtesse de maison, je vous présente une fervente admiratrice de vos livres. Mademoiselle Waldron, M. Pawling. Oh, Mlle Waldron est une de vos ferventes admiratrices. »
Elle rit de bon cœur et très fort, avant de s’éloigner en se mêlant à la foule. Elle se dirigea vers la table, presque vide, où était servi le thé. Sur ses lèvres, son sourire était comme un rayon de soleil, mais dans ses yeux perçait le regard de celle qui vit en cage, le regard de l’âme torturée qui se demande où est donc passée cette foutue fournée de toasts.


« Vous voulez vous asseoir ? fit l’auteur. Tenez, voilà deux chaises. Autant s’en emparer.
- Ooh, oui ! fit la fervente admiratrice. Asseyons-nous ! »
Et ils s’assirent.
« Mon Dieu, je suis fatigué, fit l’auteur. Je suis mort. Quelle épouvantable soirée. Quels gens épouvantables. Ils sont tous épouvantables. Un tas de poux.
- Oh, vous devez en avoir marre de ces soirées ! fit la fervente admiratrice. Vous devez vous ennuyer à mourir. Les gens vous envoient des invitations sans arrêt, j’imagine.
- Je ne réponds jamais. Je ne décroche même plus le téléphone. Mais ils vous tombent dessus, quand même. La preuve, je me suis fait piéger.
- Oh, ce doit être tout simplement atroce, fit-elle. C’est ce que je me disais, en vous regardant, tout à l’heure. Tous ces gens qui s’agglutinent autour de vous toutes les deux minutes.
- Qu’est-ce qu’on peut y faire ?
- Non, mais vraiment, vous ne pouvez pas leur en vouloir, vous savez. C’est normal, tout le monde veut vous rencontrer. Mon Dieu, j’en mourais d’envie moi-même, depuis le jour où j’ai lu Femme à l’agonie. C’est bien simple, j’adore chaque mot de ce livre. Je l’ai lu et relu. Mais mon Dieu, tant de gens doivent vous dire combien ils aiment vos livres, si je m’y mets aussi, ça va vous ennuyer à mourir.
- Pas du tout. Ca ne me dérange pas.
- Oh, c’est vrai, fit-elle. Je les adore. Je me suis souvent dit : « Ce que j’aimerais, c’est prendre le temps d’écrire une petite lettre à Freeman Pawling. » Mais je n’ai jamais osé. J’étais tout simplement morte de peur. Ca vous ennuie si je vous dis quelque chose de terriblement indiscret ? Je n’aurais jamais cru que vous étiez aussi jeune !
- Ah oui ?
- Ma foi, je pensais que vous auriez des cheveux gris, au moins, fit-elle. Je pensais qu’il fallait être vieux pour savoir autant de choses que vous.
- Ah oui ?
- Mon Dieu, comme vous en savez des choses ! Ma parole, je pensais que j’étais la seule à savoir tout ça. Ca vous ennuie si je vous pose une question terriblement indiscrète ? Comment faites-vous pour connaître aussi bien les femmes ?
- Oh, mon Dieu, fit-il, j’en ai connu des millions. Partout dans le monde.
- Ne m’en parlez pas. Je parie que c’est vrai. Je parie que vous avez laissé des cœurs brisés partout où vous êtes allé. Pas vrai ?
- Eh bien, fit-il.
- Ce doit être tout simplement atroce pour les femmes que vous connaissez. La façon que vous avez de tout percer à jour, de les percer à jour. Je ferais mieux de faire attention à ce que je dis. Je n’aurai pas le temps de me retourner que vous m’aurez déjà mise dans un livre. Dites, je vais vous demander quelque chose de terriblement indiscret. Ca vous ennuie ? Dites, est-ce que Cicely Celtic, dans Nombre de chevaliers pour une seule dame, a existé en vrai ?
- Oui et non. En partie oui, et en partie non.
- C’est bien ce que je pensais, fit-elle.
- Elle était assez rigolote cette petite, fit-il, la vraie Cicely. Une fille qui s’appelait Nancy James, très bonne famille. Une dame. Un vrai petit diable, cela dit, possessive comme tout. Elle est morte maintenant. Elle s’est tiré une balle.
- Ooh. Comme dans le livre ?
- Oui. Je me suis dit que c’était aussi bien de m’en servir. Après ce qu’elle m’a fait subir. Dieu, quelle jalouse petite guenon.
- Et vous écrivez quelque chose en ce moment ?
- Oh, ça vient doucement, fit-il. Doucement. Ca ne sert à rien de se précipiter.

- Je suis allée à la bibliothèque hier, fit-elle. C’est drôle, je leur demandais justement si vous n’aviez rien sorti de nouveau, et ils ont dit non. Ils ont dit que non, que vous n’aviez rien sorti de nouveau. Je leur demande toujours ce qui est bien, et ils me mettent des livres de côté. J’en ai plein ? J’en ai un de Sherwood Anderson. L’Obscur quelque chose, ou je ne sais plus.
- Ne le lisez pas, fit-il. C’est nul. Le pauvre Anderson est fini.
- Oh, je suis bien contente que vous m’ayez prévenue. Ca m’évitera de perdre mon temps. Et puis, j’ai ce truc de Dreiser, seulement c’est en deux tomes, ça m’a l’air terriblement long.
- Dreiser qui essaye d’écrire. J’ai jamais rien vu d’aussi drôle. Il ne sait pas écrire.
- Ah, je suis bien contente de le savoir. Je ne le lirai même pas. Voyons voir – oh, j’ai ce nouveau livre de Ring Lardner. Des nouvelles, ou quelque chose comme ça.
- De qui ?
- Vous savez, il écrit des choses très drôles d’habitude. Vous savez, ces choses bizarres. Tout est mal orthographié, et tout.
- Comment s’appelle-t-il ?
- Lardner. Ring Lardner. Drôle de nom, pas vrai ?
- Jamais entendu parler.
- En fait, je l’ai surtout pris pour Papa, fit-elle. Il est fou de base-ball et tout ça. Je me suis dit que ça lui plairait. Moi, je n’arrive plus à trouver de livres qui me plaisent. J’aimerais oser vous demander quelque chose de terriblement indiscret ? Je me demande si ça vous ennuierait. Votre nouveau livre, il est comment ?
- Il est différent, fit-il. Complètement différent. J’ai changé la forme. Le problème des romanciers, c’est leur forme. Dans ce livre-là, j’ai adopté une forme entièrement différente : je me suis inspiré du Satiricon de Pétrone.
- Ooh, fit-elle. Ooh, comme c’est excitant !
- Une bonne partie de l’intrigue se déroule en Egypte. Mes lecteurs sont mûrs pour ça.
- Splendide ! C’est bien simple, j’adore l’Egypte. Je meurs d’envie d’y aller. Vous y êtes déjà allé ?
- Non. J’en ai marre de voyager. C’est partout pareil. Tous ces gens qui donnent des soirées. Atroce.
- Oh, je sais, fit-elle. Ce doit être atroce. Ecoutez, je ne voudrais pas que vous me trouviez terriblement indiscrète, mais je me disais que, vraiment, j’adorerais qu’un jour, vous veniez prendre le thé à la maison. Je me demande si vous accepteriez.
- Mon Dieu, j’ai donné pour le restant de l’année, fit-il. Ce soir, c’est la dernière fois qu’on me sort.
- Mais en toute tranquillité, fit-elle. Il n’y aurait que quelques personnes qui sont folles de vos trucs, elles aussi. Ou bien personne, si vous voulez.
- Pour l’amour de Dieu, quand est-ce que je trouverais le temps ?
- Eh bien, si jamais vous le trouvez, c’est dans l’annuaire. D.G. Waldron. Vous vous en souviendrez ou bien faut-il que je vous l’écrive ?
- Ne l’écrivez pas. Je ne garde jamais sur moi l’adresse d’une femme. Il fait chaud ici, c’est l’enfer. Je vais m’esquiver. Alors, au revoir.
- Oh, vous partez ? Eh bien, au revoir, alors. Vous ne pouvez pas savoir comme ce fut excitant, de vous rencontrez et tout. J’espère que vous ne vous êtes pas ennuyé à mourir, à m’écouter m’épancher sur vos livres. Mais si vous saviez comme je les ai lus et relus ! Quand ils sauront que j’ai rencontré Freeman Pawling, en chair et en os !
- Mais pas du tout, fit-il.
- Et dès que vous n’êtes pas terriblement occupé, je suis dans l’annuaire. Vous savez !
- Au revoir, alors. »
Il franchit la porte en huit secondes montre en main, sans prendre le temps de saluer son hôtesse.


La fervente admiratrice traversa la salle jusqu’à la table où était servi le thé, et se saisit de la main fatiguée et flasque de l’hôtesse.
« Oh, chère amie, fit-elle, c’était palpitant comme tout. Oh, il est charmant !
- N’est-ce pas, fit l’hôtesse. Je savais que vous diriez cela. »

 

The New Yorker, 9 octobre 1926

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Published by Léonie Colin
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commentaires

annie 30/01/2011 20:27


Quand tu veux ! heureuse d'y accueilir de nouveaux promeneurs...


SYLVETTE 30/01/2011 18:10


Bienvenue Annie, tu nous donnes l'occasion de passer par chez toi, à bientôt


annie 30/01/2011 12:40


De passage... et très heureuse d'y retrouver Dorothy Parker dont je suis une inconditionnelle lectrice. Merci pour elle ! à lire et relire.


SYLVETTE 24/01/2011 08:11


Dorothy, quel bonheur! On se croirait au salon du livre!


laurence M 14/01/2011 17:24


ça fait bien longtemps que je n'ai pas fait un petit tour par ici ... l'hiver nous grippe. Tu vas bien, Léonie ?


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