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14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 17:30

 

Lucie s’est assise devant sa porte. Au soleil. C’est un doux soleil d’hiver-printemps — de ces soleils où l’on perçoit si fort la fragilité des jours qu’on en est ému jusqu’au tréfonds de l’âme. On est bien peu de chose.

Elle a laissé ses deux mains sur son tablier et regarde autour d’elle. Sans bouger. Elle jouit paisiblement de l’instant. La vie est si courte.

Le facteur arrive — un jeune qui vient de la ville d’à côté — mais brave.

— Eh, bonjour, qu’il dit. On prend le soleil ? Et toujours la forme, à ce que je vois. Vous nous enterrerez tous.

— Oh, on dit ça…

Et il lui tend le courrier. Le journal !

— Merci, merci beaucoup.

— Pensez donc…

Il sourit… Une bonne vieille, cette Lucie. Tout le monde le dit.

 

Lui parti, elle ouvre. Elle s’est précipitée aux dernières pages : rubrique nécrologique. Et là, elle déguste… C’est une gourmande, Lucie…. Ah ! Oui, le Marcel… Eh… le voilà ben parti, celui-là. Faut croire que c’était son tour.

Bien sûr, elle le savait déjà… Dans les villages, on parle. Mais, là, de le voir écrit, ça lui donne du vrai, du certain, de l’important… C’est pas tous les jours qu’on est dans le journal.

Elle vérifie la date de l’enterrement. Non qu’elle l’ait oubliée. Elle se rassure. Oui, oui, c’est bien ça. Et déjà dans sa tête, elle se prépare… Bien, bien, se dit-elle. Et elle s’attarde sur le plaisir qu’il y aura à l’accompagner, le Marcel, jusqu’à son trou. Marcel, elle l’a connu môme. À la communale. Quand ils n’étaient encore que des drôles. L’était à peine plus vieux qu’elle, un « grand », à l’époque… Le temps a  passé depuis.

*

Voilà. C’est fini. Une belle cérémonie. Et le curé a bien parlé. Elle a signé le livre, serré des cuillères et des pinces et gardé tout du long un air grave. Le bonheur à l’état pur. Maintenant, elle se rend à l’autre bout du village, avec les autres. C’est là qu’est sa maison, au Marcel. Chemin faisant, on parle de lui. Et bientôt, ça te fait un vacarme dans le village ! C’est toujours pareil…

On se rappelle des choses qu’il a faites. On dit du bien. Un peu de mal aussi. Pas trop. C’est pas le jour. Et puis, le Marcel, il a jamais été franchement mauvais. Gamin, peut-être, un peu, mais après ?… On se rappelle en riant la fois où il avait volé les billes au… Et on se raconte les jupes qu’il soulevait à la récré, pour voir les cuisses des filles… Ça lui est bien passé… On avait presque oublié…

C’est égal, une bonne journée, qu’elle se dit, la Lucie…

 

Elle a vu dès l’entrée l’abondance des brioches. Et leur bonne odeur chaude et sucrée lui monte au nez et lui chatouille agréablement la gorge. Dans une soucoupe, quelques pralines et des dragées. « Tiens, qu’elle se dit, comme pour un baptême. On fait plus tout comme avant. » Mais du moment qu’il y a la brioche… et, partout, sur les nappes blanches, des cafetières pleines, le café qui embaume, et toutes ces gourmandises…

Mais l’essentiel c’est la brioche. Pas un enterrement sans elle.

Encore que celle-là ne vaudra sans doute pas la sienne. On va lui dire « Ça vaut pas la tienne, Lucie »… Pourtant on ne lui a pas demandé de la faire… Elle n’est pas de la famille.

20070107_brioche-cannelle.jpg

*

Elle a remonté la grande allée du village, pour se rendre à l’église. Bon sang, qu’il fait froid ! Bien trop pour la saison. Pour un peu, on se croirait ’core en hiver. Elle aurait dû prendre un manteau. Elle tire ses lunettes de sa poche et se penche sur le grand portail. D’habitude, c’est là qu’on les affiche. Mais rien. Encore personne. Elle est déçue.

Elle entrerait bien dedans, puisqu’elle est là, mais c’est fermé. On n’ouvre plus guère que pour les enterrements. Sinon, elle aurait fait le tour des allées, à renifler l’odeur des cierges et celle des murs, cette bonne odeur d’humide et de froid… Elle aurait prié un peu, aussi, assise sur un banc… Elle aurait demandé, peut-être… Mais non. Ça, ça ne se demande pas… Quand même pas !

*

Le soleil est revenu. Et Lucie travaille au jardin. Elle taille les forsythias. Elle pense à son Jean, lui qu’aimait ça. L’est plus là pour en profiter, l’pauvre vieux…

Pour sa cérémonie, elle se rappelle, elle lui avait cuit de belles brioches : dorées, croustillantes au dessus, et moelleuses au-dedans… et parfumées. Les meilleures qu’elle ait jamais faites. Déjà que c’est elle qui fait les meilleures… Et tous, ils étaient là à s’extasier : « Tes brioches, la Lucie, c’est les meilleures. » Elle avait envie d’en rire. Elle pouvait pas, quand même… À cause du Jean. Mais ça lui faisait joie de les entendre.

C’est sa mère qui lui a appris la recette — il y a longtemps. Elle y met… et aussi… Même en pensée elle ne peut pas le dire. C’est un secret. Et, un secret, ça ne se dit pas. À personne.

Le facteur arrive. « Alors ? » elle demande.

— Alors quoi ? 

Elle hausse les épaules. Il ne peut pas comprendre. Un jeune. Et, en plus, il n’est pas d’ici.

Lui parti, elle ouvre son journal. Dernières pages.

*

Au village, on raconte que la Simone va pas trop bien, vraiment pas. Une presque cousine, la Simone. C’est sans doute elle, la Lucie, qui lui fera la brioche. Les liens du sang, et puis, sa brioche, c’est la meilleure…

Vite, vite, se préparer. Vite, vite, s’en aller à petits pas. Croiser les gens et dire « bonjour, bonjour » d’un air pressé, pour pas s’attarder. Vite, vite, frapper et entrer sans attendre. Vite, vite…

— Bonjour, la Simone, comment que tu vas ?

— Bien, bien qu’elle réplique la vieille.

— Ah ? qu’elle répond la Lucie, déçue.

Elle pense à sa brioche.

 

La Simone s’est levée. Elle a presque bonne mine, très bonne mine, même. Lucie ne voit que ça. Et lui en veut : — Alors, te v’là donc debout ?

L’autre peut ben croire qu’elle en est contente. Chacun comprend comme il veut. Tout de même, la Simone, elle aurait bien pu… à son âge…

Pour la punir, elle reste pas. Elle dit qu’elle a à faire. Ça lui apprendra ! Et elle part au cimetière. Là-bas, on est sûr de rencontrer du monde. Et que je te gratte, le cul en l’air, et que je te rafraîchis l’eau des fleurs, et que… Surtout, on relit encore et encore les plaques, les inscriptions. On se souvient et on cause… Celui-là, c’était le fils… et cette autre, la sœur à… Et on se rappelle ses ancêtres à soi, dont le nom est écrit partout… On sait qu’on finira là, avec les autres.

Quand elle pousse la porte de fer rouillé, le vantail grince. Personne n’aurait l’idée d’y mettre de l’huile. Il y a bien assez à œuvrer avec les tombes.

D’abord, elle en fait le tour — sa visite de courtoisie — et elle s’arrête auprès des dernières, les plus fraîches. Mais il n’y en a guère ces temps-ci. On dirait que les gens ne veulent plus mourir. Il lui semble qu’avant… Quoique, c’est pas vraiment la première fois… déjà, à l’époque du Jean…

À ce moment, elle entend la porte couiner. Deux fois : une à l’ouverture, une à la fermeture. Tout le monde la referme, la porte. Pourtant, ici…

Elle se met vite, vite à gratouiller la tombe de ses parents, mais y a rien à gratter. Son Jean, c’est pareil. Elle est sans cesse fourrée là. Elle attend seulement qu’on lui dise : « Eh, Lucie ? » et c’est ce qui se produit : — Eh, Lucie, toujours à gratter les tombes ?

Alors : — Ma foi, oui. Rien de neuf ?

Et ils savent tous ce qu’elle veut dire.

*

Décidément, ça va mal.

Elle a encore été faire un tour voir sur la porte de l’église. Rien. Pas un ! La pénurie !

Dans le journal. Rien non plus. Dans les rues, à l’épicerie ambulante, au cimetière, partout où l’on cause. Rien. Pas un qui se décidera ! Ça fait des mois.

Du coup, elle est retournée chez la Simone, au cas où. Et l’autre, cette toquée, elle a eu le culot de lui demander : — Eh, ben, la Lucie, tu nous fais pu de ta brioche ? L’est pourtant bien bonne.

— J’ai pas l’occasion… J’ai pas l’occasion…

— C’est quoi qu’t’y mets d’dans ?

— Ah, ça…

Elle va tout de même pas lui dire ! Si encore elle faisait un effort. Mais là, non, vraiment, elle exagère : — J’te dirai ça plus tard.

Peut toujours attendre…

*

Lucie tourne en rond. De plus en plus. Les jours lui semblent longs, moroses, tristes à pleurer. Elle ne sait plus quoi faire de son corps.

Elle tripote la farine, le sucre, l’eau de fleurs d’orangers… Elle compte et recompte ses œufs. Vérifie s’il y a du beurre au frigo… Nettoie ses moules. Soupèse la bouteille de gaz. S’agace.

Elle va même en parler à son Jean, au cimetière. Il n’a jamais été bien contrariant. Il la contrarie pas. L’a jamais contrariée. Elle raconte. Ça la soulage un peu. Il répond pas. Mais avant non plus. Il écoutait. C’est tout. Elle, ça lui suffisait… Elle l’aimait comme ça, son Jean. Aussi, la brioche qu’elle avait faite pour lui, elle l’avait faite en pensant à lui très fort. C’est pour ça qu’elle était si bonne.

— Hein, tu te rappelles ? qu’elle dit.

Non, bien sûr, il ne peut pas.

Elle reste encore un moment auprès de lui, sans plus rien dire. Elle laisse vaquer ses pensées…

Et c’est comme ça que…

*

Ça y est. Elle a mis son grand tablier, son tablier des brioches, celui qu’enveloppe bien, couvert de farine et de gras, des vieilles taches. Rien que d’être vêtue comme ça, elle a senti le bonheur tomber en elle.

Et maintenant elle te façonne la pâte, avec cette joie du geste juste et une infinie tendresse — un déversement de tendresse — pour ce mélange de farine et d’eau. Elle écarte grand les narines et s’enivre du parfum bouleversant du levain. Elle grappille et goûte, du bout des doigts et de la langue, un peu de pâte et l’ajuste, la corrige, la rectifie. Elle la couve d’un œil amoureux, tandis que lentement elle repose. Elle hoche la tête. Oui, oui c’est bien ça. Sûr, elle sera bonne.

Et elle se voit à la cérémonie… Les cierges qui fument, le sermon, l’eau bénite, le catafalque tendu d’un drap noir, la tombe ouverte, l’odeur de froid et d’humide, et la marche lente à travers le village. « C’était une brave femme en somme, la Simone. A vécu une belle vie. Et longue… — Oh, pour ça…» Et la maison, où tiédissent les brioches, et le café qui embaume, qu’on déguste dans de jolies tasses — celles du beau service — pour la défunte, en son hommage et, buvant, on pense à elle. Elle aurait sans doute apprécié. « Un peu de brioche ? — Oh, volontiers, elle est si bonne ! » Et l’on se souvient… D’elle et des autres avant elle et plus longtemps encore… Ces choses que nous ont raconté nos parents, nos grands-parents et ce que leurs anciens à eux leur ont raconté quand ils n’étaient encore que des gosses, toute cette mémoire du passé tirée un instant vers la vie… Et on reprendra de la brioche, parce qu’elle est si parfumée et tellement mœlleuse et que depuis toujours on mange la brioche pour accompagner les morts qui s’en vont.

Elle entend çà et là les convives s’extasier : « Cette brioche !… Il faut dire que la brioche à la Lucie… C’est la meilleure… Pour sûr… J’en reprendrais bien un peu…»

Et Lucie malaxe, triture, façonne… Elle est heureuse.

*

Elle a revêtu ses habits de fête. Sa robe noire, la longue. Et elle a mis un châle sur sa tête, noir également, en dentelle — il lui vient de sa grand-mère. Elle n’a pas oublié d’emporter une petite laine — on a vite fait de prendre mal dans ces vieilles églises.

Elle rejoint la famille et se glisse dans le groupe de tête. Simone, c’était presque une cousine. Et la voilà partie… Tout de même, à son âge, il était temps qu’elle se décide… Mais, bah, elle est partie heureuse. Avec la recette de la brioche… Lucie a fini par la lui donner — un secret qui lui venait de sa mère et avant elle de la mère de sa mère. À personne d’autre elle l’a jamais donnée, sa recette. Même au Jean, le pauvre vieux. Pourtant, la Simone, c’était qu’une presque cousine… mais elle était si vieille, pouvait bien faire ça.

Et quand la Simone elle a goûté la petite brioche qu’elle lui avait faite rien que pour elle — « Goûte voir si tu reconnais les ingrédients » — elle a été toute contente et elle a constaté : « Ta brioche, la Lucie, c’est vraiment la meilleure. »

 

La pauvre vieille, elle est partie satisfaite, la bouche encore pleine, tout comme avait fait le Jean. Elle était en train de dire : « Celle-là, j’crois ben qu’elle est encore meilleure qu’ les autres. » Ç’a été ses derniers mots.

 

                                                                              Annick DEMOUZON

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Published by Léonie Colin
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commentaires

Mary 27/11/2010 17:21


savoureux, truculent...Faut se méfier des vieux sous leur air de ne pas y toucher...


léonie/marisol 21/11/2010 17:18


Cette nouvelle a fait ses preuves mais on ne s'en lasse pas!


Jean 21/11/2010 15:54


C'est long... et pourtant on ne s'ennuie pas. c'est sûrement ça le talent. Et quelle chute, superbe !


Jenny 18/11/2010 02:37


Pourquoi ne pas publier et vous faire connaître sur :

http://www.de-plume-en-plume.fr/

à bientôt


Elisabeth. 17/11/2010 10:46


Lucie a encore beaucoup de brioches à faire, vu que ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers...


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