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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 16:51

 

mauves-et-plus 2747

 

                       La première fois que j’ai compris que j’étais…

 

Je quittai la cime du magnolia, en descendant une à une ses branches-escalier. Mes pieds jouaient les éclaireurs, ressentant ici la douceur tiède du bois et, ailleurs, les callosités de l’écorce. Le long du tronc, une mousse grise et verte s’effritait au contact de mes mains. La chaleur de l’été avait commencé à se dissoudre dans le soir balbutiant. Je laissais de petites mouches paresseuses se poser sur mes bras.

Juste avant d’achever ma descente, je m’arrêtai au creux de l’énorme branche qui se faisait refuge dès que se manifestait mon besoin d’évasion. Assise là et contemplant le monde, je passais la main dans la tignasse qui me servait de cheveux en espérant que l’odeur d’arbre s’y imprégnerait. Je portais mon short préféré, taillé par ma mère dans un jean laminé aux genoux par mes chutes répétées, ainsi que mon tee-shirt fétiche en acrylique, à rayures grises et roses. Celui qui faisait des étincelles quand je l’enlevais. Tranquillement installée dans ma rêverie, je guettais une horde de pirates, lorsqu’une voix molle vint troubler ma retraite.

« T’es encore là ! Tu descends que pour manger ou quoi ? »

C’était Nina, ma voisine, une grande de collège avec qui j’aimais bien traîner les mercredis après-midi. Elle me racontait un tas de trucs en répétant : « A ton âge, tu peux pas comprendre… » et ses histoires m’amusaient. Mais je la trouvais changée depuis qu’elle fréquentait les boums de Rebecca L.

J’ai quand même bondi de ma branche pour la rejoindre sur la terre ferme. Son visage affichait cet air blasé qu’elle se donnait depuis son retour du camp de vacances. Elle m’a scrutée des pieds à la tête et a balancé, comme ça, d’une voix nonchalante : « P’tain, tu ressembles trop à un garçon ! Franchement, y’a qu’eux pour grimper dans les arbres. Faudra bien que t’arrêtes un jour ! ».

Pourquoi, tandis qu’une odeur de feuilles sèches et de barbecue envahissait l’air, ces mots m’ont-ils transpercée ? Je n’en sais rien. Bien sûr, il y avait cette saveur de l’été en moi, les odeurs de cuir et de craie que je retrouverais bientôt à l’école et tous ces bouquins de la bibliothèque verte qu’il me restait à lire. Mais, j’ai réalisé que, grâce à ça et malgré cela, je ne pourrais pas demeurer éternellement celle que j’étais. Une gamine de neuf ans insouciante qui rêvait de vivre dans les arbres.

Ce jour-là, pour la première fois, j’ai compris que je n’étais plus juste un enfant, que je ne pouvais pas choisir et que j’allais devoir, un jour ou l’autre, devenir une fille. Comme Nina. Une fille qui ne grimperait pas aux arbres. Une fille qui oublierait qu’à la cime d’un magnolia, la vue sur le monde est plus vaste.

 

Pouvez-vous deviner qui est l'auteur de ce texte?

Anne Chabanelle a trouvé: c'est Frédérique Trigodet

 


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Published by Léonie Colin
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commentaires

Maryline 23/06/2010 13:28


Je n'aurai pas trouvé mais la prose de Frédérique est plus qu'émouvante...Ses mots sont taillés dans le granit,percutants...Je n'ai jamais grimpé aux arbres mais je me suis essayée au rugby, aux
billes le ventre collé au goudron dans la cour de récréation et je n 'en étais pas moins une fille quand je m'habillais avec ma jupe plissée soleil :) merci Fred pour cette remontée en enfance...


EmmaBovary 23/06/2010 09:38


Merci à tous pour vos commentaires! J'avoue que je ne grimpe plus beaucoup aux arbres ou alors il faut que ses branches soient solides, car je n'ai plus la souplesse, ni mon poids plume d'oiseau.
Mais comme je suis loin d'avoir oublié l'enfant que j'étais, je n'ai pas non plus vraiment oublié la vue qu'on a de là-haut... Ni mon magnolia, mon noyer, mon orme, mon tilleul, mon chêne et tous
les autres arbres de ma vie... :-)


gaelle 22/06/2010 20:50


La grimpette aux arbres comme métaphore d'une certaine résistance au "tourbillon d'la vie"... Joli. Pis je suis sûre que tu grimpes toujours aux arbres, et que même quand tu n'en as pas à portée de
chaussures de clown, tu n'as pas oublié la vue qu'on a, de là-haut.


sylvette 21/06/2010 17:10


C'est vrai ça, Frédérique, et les autres arbres de ta vie?


Parisianne 21/06/2010 15:01


Et pourquoi laisserait-on les arbres aux garçons, d'abord !
J'aime beaucoup ce texte qui me rappelle une jolie petite robe offerte par ma grand-mère pour ma communion, déchirée par une branche et achevée par la chaine du vélo de mon cousin... tout ça le
même jour, ça m'a pas empêché d'être un fille sauf que je porte des pantalons !
Frédérique, tu nous parles du vaste monde vu du magnolia maintenant, tu le fais si bien qu'on attend la suite.


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