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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 08:49

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Trop vite, trop noir

16h. La directrice, silhouette grise et sèche, entre dans la classe de 1ere A et en ressort avec Marie. Je m’étonne : impossible que ma meilleure amie ait fait une sottise ; un ennui familial sûrement. Cinq minutes plus tard, c’est moi que madame L. vient chercher. Nous rejoignons dans le hall Marie dont la mine navrée me serre le cœur. Que ne ferais-je pas pour lui redonner le sourire ?

« Votre papa a eu un malaise. Cela soulagerait votre maman que vous rentriez plus tôt à la maison. Votre camarade va vous raccompagner. »

Je sursaute. C’est à moi que la directrice s’est adressée, d’une voix douce, empreinte de sympathie, si différente de son ton habituel, péremptoire, sans chaleur.

Nous quittons l’École Normale, prenons le chemin de notre quartier, côte à côte, sans échanger une parole. Un trajet d’une bonne demi-heure. Le matin, nous le faisons en bus. Après les cours, nous aimons marcher, papoter à propos de la journée. Ce soir, sans nous concerter, nous nous sommes mises en route à pied, comme n’importe quel soir. Mais pas un mot sur le nombre de verres de rouge qu’a dû ingurgiter Terrasse avant de bafouiller son cours d’histoire, pas un mot sur la nouvelle couleur de cheveux du professeur de français. J’avance, les yeux dans le vague. Marie me retient par le bras lorsque je m’élance pour traverser sans prêter attention à la circulation.

Devant la porte du 60 rue Charles de Gaulle, elle m’embrasse, comme chaque soir. Elle ne dit pas « à demain. » Jambes flageolantes, je grimpe les quatre étages. La clé tremble dans ma main moite. Silence dans l’appartement. Personne dans la cuisine, la pièce préférée de maman.

Maman est allongée dans son lit. De grosses larmes roulent sur ses joues livides. Je murmure d’une voix blanche : « Papa…. ». Elle ferme les yeux. J’ai compris, je crois que j’avais compris depuis 16h…ou presque. Tout va trop vite. On me conduit à l’hôpital. Dans une salle où règne une température polaire, un employé indifférent ouvre un tiroir, de la même façon que la mercière lorsqu’elle fait choisir des boutons ou des fils à broder. Là, c’est la tête de mon père, bloc de cire dépassant d’un drap blanc, qui apparaît. C’est lui et ce n’est pas lui. Déposer un baiser sur son front glacé me donne la nausée. Ce n’est pas ainsi que j’aurais souhaité lui dire au revoir.

Tout va vite, trop vite. Autour de moi, on s’affaire, on parle à voix feutrée, on sanglote. Mes yeux restent désespérément secs. On m’habille de noir de la tête aux pieds comme tout le reste de la famille. On m’entraîne au premier rang du cortège funèbre qui grimpe à pied jusqu’au cimetière, sous le regard apitoyé des passants, derrière le fourgon noir qui roule au pas. Figée, je regarde la grande boîte en bois disparaître au fond du trou avec un grand plouf. De retour à la maison où un ami de papa vient présenter ses condoléances, mon œil s’accroche à un mince filet de sang courant sur son front. Un fou rire inextinguible me secoue, j’imagine un steak caché sous son chapeau de feutre. Des regards réprobateurs convergent vers moi. Enfin, je fonds en larmes salvatrices.

Quinze ans : ma première rencontre avec la mort.

 

 

Danielle Akakpo


 


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Published by Léonie Colin
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Parisianne 03/06/2010 22:47


Beaucoup de pudeur pour évoquer un premier drame. On se sent proche de cette douleur adolescente.


Maryline 02/06/2010 20:46


*Secouée* Maman a perdu son père à onze ans...elle m'a raconté aussi ce dernier adieu à un homme qu'elle ne reconnaissait pas...la mort, première leçon de vie aussi...


Laurence M 02/06/2010 14:29


Un texte sobre et beau, c'est sans doute cette sobriété qui lui donne sa force, bravo Danielle !


Alain Emery 01/06/2010 21:02


Tout est dit, la violence de l'instant, la confusion des sentiments... Tout est dit et bien dit.


sylvette 31/05/2010 14:21


J'aime la façon don ce texte mêle délicatesse et trivialité, les détails décalés lui donnent des accents de vérité et renforcent encore son pouvoir d'évocation. J'espère que son écriture n'a pas
été une souffrance, je ne le crois pas; en tout cas le partage qu'il occasionne enrichit le lecteur...


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