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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 22:32
 

Elle ne semblait pas prendre plaisir à m’écouter. Son visage demeurait sans expression. Pas un sourire, pas une lueur d’émotion. Ses mains restaient figées sur ses genoux. Ce poème de Baudelaire qu’elle aimait tant, Une vie de Maupassant qu’elle m’avait pourtant demandé de lui relire, comment pouvaient-ils la laisser à ce point insensible ? Est-ce que quelque chose clochait dans ma voix ? Peut-être ne mettais-je pas suffisamment de conviction dans mes intonations ? Depuis qu’elle avait totalement perdu la vue, je rendais visite trois ou quatre fois par semaine à ma grand-tante Alice, piochais dans sa volumineuse bibliothèque le livre qu’elle m’indiquait, m’installais à ses côtés sur le vieux canapé de velours grenat et je lisais. Ce soir-là, elle m’interrompit au milieu du premier chapitre d’Une vie. — C’est bon, petite… Je… Devant son hésitation, je m’inquiétai. — Tu es fatiguée, tante Alice ? Veux-tu que je t’aide à te mettre au lit ? — Non… S’il te plaît… donne-moi ce livre. Je le glissai entre ses mains noueuses. Elle le caressa, l’ouvrit, se mit à la feuilleter, lentement, amoureusement. Une lumière étrange baignait son visage. — Ne t’inquiète pas, petite, j’aime que ta voix me chante mes poèmes préférés, me fasse découvrir ou redécouvrir de beaux morceaux de littérature. Il n’y a plus rien à tirer de mes pauvres yeux. Je me suis fait une raison. Je ne connaîtrai plus le plaisir de parvenir au bas d’une page en imaginant le mot, la phrase à découvrir tout en haut de la suivante, le plaisir de l’attente, de la surprise ou la satisfaction d’avoir deviné juste. Mais pourquoi me priverais-je du contact si précieux avec le papier ? J’aurais dû te l’avouer plus tôt. Mon oreille est comblée, ce sont mes mains qui s’impatientent. Désormais, en m’installant près de tante Alice, je dépose un ouvrage sur ses genoux, n’importe lequel. Ma voix s’élève, le papier bruit doucement entre les mains de la vieille dame. Elle sourit, ses yeux semblent avoir retrouvé leur éclat d’autrefois. Elle a renoué avec le bonheur de tourner les pages.

Danielle Akakpo


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Published by Léonie Colin
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commentaires

sandra sbaizero 14/12/2009 20:25


Et dire qu'il y a des gens qui veulent nous vendre des livres électroniques ! Rien ne remplacera jamais le contact presque sensuel des pages en papier.... Un très joli texte , je l'aime beaucoup.


Evlin H. 06/12/2009 19:20


Un sujet qui me touche au plus haut point, traité avec beaucoup de finesse et de sensibilité.


Chrysopale 03/12/2009 17:07


Merci. C'est un texte beau et fort. Je ne pourrais pas non plus me priver du contact des livres... même si mes yeux devaient un jour me lâcher...;


laurenceM 02/12/2009 13:32


c'est joli et joliment écrit !


EmmaBovary 01/12/2009 20:05


Un texte délicat en effet, très évocateur et joliment tourné...


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