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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 17:09

Diptyque

 

Il y a, devant ce mur de jardin, un vieillard — mais à quel âge devient-on réellement « vieillard » ? Un vieillard, sans doute. Un homme, en tout cas —, vieux. Tablier de jardinier, très long, gapette et moustache à légers crochets. On pourrait dater cette photo, à l’âge des vêtements, probablement ; à l’âge de la moustache, sans doute ; à l’âge, peut-être plus encore, de l’espalier par derrière, agrippé si fort au mur — espalier taillé à l’ancienne, taille rigoureuse, impeccable, maîtrisée. Ça ne se fait plus.

Auprès de cet homme — déjà si vieux, mais pas tant —, un bouquet de dahlias épanouis — une touffe, splendide. Jolies fleurs, incontestablement.

Il fallait faire cette photo, il le fallait absolument. À cause des dahlias, et à cause de l’homme à côté des dahlias, qui va mourir. Il le sait. Et c’est pour ça qu’il a voulu poser devant l’espalier — auprès des dahlias —, avant d’être mort.

Laisser une trace. De lui. Et de ses dahlias. On ne sait pas lequel des deux est le plus important, de lui, ou du bouquet de dahlias. Sans doute les deux. Alors, il pose — raide dans son corps, raide dans sa pensée, raide, parce que, une photo, c’est pas n’importe quoi —, avant de mourir.

Ne respirez plus. Respirez !

Il n’a pas respiré. Le temps de la photo. Cette seule photo. La pellicule coûte cher. Le tirage aussi.

*

Elle s’est assise sur une chaise, une chaise paillée, en bois ciré, qu’elle a descendue de la cuisine. Elle s’est installée devant le mur, au soleil.

Derrière, il y a le même espalier que sur la photo de l’homme vieux, peut-être déjà un vieillard. Mais pas de dahlias ;

Elle a posé sur ses genoux un peloton de laine détricotée et rembobinée, toute frisotée encore de son détricotage, une boule toute ronde, serrée, sans doute assez lourde, plusieurs pelotes d’un coup dans cette petite boule, avec le nœud déjà-encore fait de l’une à l’autre. De quoi monter un ouvrage entier.

Elle tricote. Elle a toujours aimé tricoter. Ça occupe les doigts, et pas question de fainéasser à ne rien faire, en traînant sans raison au soleil, comme ces « gens de la ville qui vont aux bains de mer ». Jean-foutres ! Ça, elle ne peut pas le dire comme ça, pas trop correct, mais le penser, un peu. Elle, toujours à faire, jamais inactive. N’irait pour rien au monde perdre son temps. Mais elle s’est posée au soleil, sur sa chaise, devant l’espalier, pour profiter de l’arrière saison. Elle n’a même pas vu qu’on la prenait en photo.

Les photos, maintenant, c’est facile à faire ! Même les gosses, ils en ont, des appareils, pour leur communion, c’est un peu comme la montre, à la place du chapelet et du missel pour les prières. Trop gâtés. Pour sûr. On en fera des bons à rien. Moi, à leur âge, je gardais déjà les vaches et j’aidais mon père, à la ferme. On n’avait pas tous ces trucs inutiles. Mais tout change…

Il y a juste une mèche de cheveux blancs qui s’échappe de son chignon trop serré. Plus serré encore que le peloton de laine, sur ses genoux.

 

Le soleil si doux lui chauffe la peau. De ses mains sortent des rangs et des rangs de mailles, bien régulières, comme a été toute sa vie. Avec juste ce qui a pu manquer d’un peu de folie. Pour le bonheur. Pour qu’elle puisse aujourd’hui penser : Au fond, j’ai été heureuse.

*

 

Le Baptiste, juste avant de mourir — qu’il croyait dur —, au moment de la photo, il s’était redit l’Adeline et comme il avait été triste, jeune, de partir à la guerre et d’être si loin d’elle, à la laisser… Il s’était redit aussi toute sa vie après, avec elle, leur vie à eux deux, à si mal se supporter. Et qu’il en avait mal.

Et, maintenant encore, au moment de mourir, il se demande comment, et pourquoi, comme il s’est toujours demandé.

 

*

Elle a déjà monté un sacré paquet de rangs. Il sera content, la Baptiste de ravoir son tricot favori. Ses doigts s’agitent et elle se dit qu’elle est vraiment bien, comme ça, à se tenir au soleil, ça lui fait du bon à ses rhumatismes. Et à sa tête : elle peut penser sans avoir honte. C’est pas elle qu’irait perdre du temps à rien faire.

Elle revoit sa vie qu’a point été tout à fait ce qu’elle aurait dû. Mais que la vie c’est plus souvent comme ça qu’autre chose. Déjà beau d’être de ce monde. Et trois enfants qu’auraient pu tourner pire. Et, l’amour, après tout, c’est peut-être bien que du mauvais roman… et le Baptiste et elle, ils sont toujours ensemble… et, ma foi… déjà…

Combien de temps, qu’elle se demande à ce moment,  j’ai encore à vivre, moi ? Et lui ? D’y penser, à la mort — celle de son vieux surtout, parce que, la sienne… — ça lui fait mal, elle se rend compte. Ils ont beau se disputer si souvent, elle n’a peut-être pas l’air, mais elle y tient encore, à lui.

Et c’est ça qu’elle se répète, en lui tricotant son nouveau chandail, oui, oui, elle y tient encore, à son Baptiste…

 

                                                                                    Annick DEMOUZON

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Published by Léonie Colin
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commentaires

Laurence M 13/02/2010 16:06


c'est joli, c'est ouvragé : des phrases morcelées, comme les souvenirs qui reviennent par bribes et permettent de reconstituer le puzzle du passé.C'est beau et ça réchauffe, comme le soleil sur les
vieux os. Quelle belle évocation !


annick.demouzon 12/02/2010 12:49


Et bien, merci pour ces appréciations élogieuses, qui me touchent.


Léonie/ 07/02/2010 22:02


C'est beau ces traces de la vie sans les mots, les jardins, les photos, les tricots qu'on laisse derrière soi ...
L'écriture d'Annick est pétrie, tricotée, ciselée; c'est de la belle ouvrage et la sensibilité y est prégnante.


EmmaBovary 07/02/2010 21:54


Je l'ai déjà dit mais j'aime l'univers d'Annick Demouzon!


Alain E. 07/02/2010 20:29


Très fort. Une patte incroyable, un ton, et tellement de délicatesse... Un savoir-faire et de l'émotion: Tout ce que j'aime.


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