Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 21:36

 

Elle a dix ans. Juchée sur l’estrade, elle se sent portée par le souffle des applaudissements. Il lui semble qu’elle flotte dans la jolie robe lilas achetée pour la circonstance. Elle serre contre sa poitrine naissante les deux livres enrubannés que le directeur de l’école vient de lui remettre. Premier prix, premiers soubresauts du cœur. Ses mots maladroits trébuchent, se perdent dans la clameur qui enfle. La lueur de fierté dans les yeux de son père diffuse une douce lumière qui la ceint, l’auréole. De ce moment de gloire, elle a conservé une photo jaunie, gondolée par le temps et l’éclat, intact, du regard paternel.  images.jpg

Elle a seize ans. La morsure de la bise glaciale arrache à ses yeux les larmes que le chagrin n’a su faire jaillir.  Sa douleur  est sèche et muette, elle accompagne  son père vers sa dernière demeure de terre et de pierre. Elle suit les silhouettes courbées de sa mère, de son frère aîné. Pour s’étourdir, elle se laisse distraire par le crissement des gravillons qui roulent sous les semelles lourdes, la complainte du vent qui gémit entre les sépultures et emporte dans son râle les derniers sursauts de l’enfance. De ce lambeau de vie, elle a gardé le souvenir des chapelets de regards humides cherchant à percer le mystère de ses yeux arides, du parfum capiteux des grappes de fleurs cascadant sur la pierre tombale.

Elle a dix-neuf ans. Elle caracole sur le sentier qui mène au moulin. La brise printanière gonfle son corsage qui s’ouvre en corolle sur sa peau de lait. Dans sa main, la main d’Albert est ferme et douce. Elle butine la vie, la bouche de son bien-aimé. Elle s’émerveille de ce bonheur tout neuf qui l’émoustille. Elle se repaît de la nature tendre et généreuse qui l’accueille sur son lit de mousse, à l’écart du chemin et lui dévoile les premiers frissons du désir. Elle découvre la plénitude de l’amour, la pétulance de son corps, l’ivresse des sens. De cette première étreinte, elle a gardé en mémoire la brûlure des doigts qui la parcourent et redessinent les contours de son corps à l’abandon…

 

Laurence Marconi

Partager cet article

Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article

commentaires

sylvette 04/06/2010 13:54


L'art de la fugue et du contrepoint, c'est musical, c'est du Tonina!


ptit lu 04/06/2010 12:22


un texte fort et délicat, merci Laurence de nous faire partager ta sensibilité.


Anne Chabanelle 04/06/2010 11:37


Très beau texte, et un exemple de plus de la créativité qui naît du deuil que l'on dépasse en écrivant, en peignant...


Parisianne 03/06/2010 22:48


Le chemin de la vie est parsemé de premières fois et Laurence le dit avec beaucoup de délicatesse, comme toujours.


annick.demouzon 03/06/2010 14:46


Et oui... Trois premières fois pour ponctuer ce début de vie, et après encore... qu'il ne reste plus qu'à imaginer.


Profil

  • Léonie Colin

M'écrire

sylvetteheurtel@aol.com

Recherche