Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 mai 2009 2 26 /05 /mai /2009 07:35



Dans mes madeleines, il y a des madeleines …

En ce qui me concerne, tous les objets évoquent quelque chose. Là, par exemple, je suis assis sur une chaise de bureau à roulettes. Elle me fait penser aux sillons qu'elle creuse dans le tapis et à la colère de ma mère qui en résulte. Cette colère me fait penser aux précédentes et aux fessées dont elle me gratifiait quand j'étais petit. Autre chose ? L'ordinateur que j'utilise en ce moment pour taper ce texte. Je l'ai utilisé pour la première fois en première licence – à l'âge de vingt-deux ans. Avant, j'écrivais et je faisais mes graphiques à la main. En vérité, j'ai dû faire un tapuscrit en rhéto mais, étant submergé par le travail, j'avais chargé ma mère de le faire à ma place – honte suprême … Ma mère, … Ah ! Les fessées que j'ai pu avoir quand j'étais petit …

 

 

Que sais-je encore ? Ce trombone tordu. Non ? Si ! Même lui est chargé de son lot de souvenirs. C'est une dame qui l'avait torturé de la sorte pour faire une tige capable d'ouvrir mon tiroir à CD. Ce que j'ai pu m'énerver sur tout cet attirail technologique ! Combien de fois n'ai-je pas martelé des poings le clavier pour me défouler. Il m'arrive de temps en temps de péter les plombs. Quand les mots sont insuffisants pour exprimer ce qu'on ressent ou qu'ils ne viennent pas assez vite, on en vient souvent aux gestes. Ah, ma mère, …

 

Des madeleines de Proust, j'en vois partout autour de moi. Je lave avec une madeleine, je visse avec une madeleine, je racle, je pelle, je prends la tension et j'écris avec des madeleines. Je roule en madeleine.

 

J'en viens à douter … Ne serais-je pas moi-même une madeleine ? L'enveloppe humaine que l'on m'a attribuée ne serait-elle finalement qu'un leurre ? Un moyen pour ma pâtisserie intérieure d'arriver à ses fins. Il faudrait probablement un psy pour répondre à cette question.

 

Tiens au fait, à propos de question, j'en ai une qui me taraude depuis quelques jours : "Sous leur tablier, les orthophonistes sont-ils tous nus ?" Je sais, cela n'a rien à voir avec le thème qui nous occupe mais si la tribune qui m'est offerte peut me soulager d'un poids, je ne veux pas passer à côté de l'occasion …

   DM alias CV
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
24 mai 2009 7 24 /05 /mai /2009 18:19



- Tu te souviens de cet escalier aux Sables-d'Olonne ?

Je devais avoir quatre ans et lui huit. Les longues heures passées à jouer dessous me reviennent par bribes imprécises. C'était un escalier en bois ciré, immense, monumental dont le renfoncement nous abritait comme la coque d'un navire retourné. Je me souviens oui, mais je ne sais plus ce qui occupait notre temps avec tant d'ardeur. 

            - On jouait à quoi exactement ? j'étais si petite, je ne suis plus très sûre ou je ne veux pas l'être.

Je l'entends rire dans l'écouteur. Il finit par m'avouer un peu gêné que nous étions les héros d'un scénario immuable : une tempête tropicale avait jeté notre navire sur une île déserte. Coûte que coûte nous essayions de survivre sur des terres abandonnées au milieu de nulle part.

            - On appelait ça "jouer aux naufragés".

Une image me traverse la mémoire, impalpable et douce et j'en pleurerais d'un coup de ne pouvoir la retenir et lui à l'autre bout du fil laisse échapper un soupir qui ressemble à un sanglot.

            -  Tu es la première fille que j'ai vue nue tu sais ?

Non, je ne sais pas : j'ai ou-bli-é, ou-bli-é. Il se marre tendrement et je maudis les huit cent cinquante kilomètres qui nous séparent. Je voudrais savoir mais je n'ose pas. Je ris bêtement aussi.

            - Dis, on a … on s'est… enfin… tu vois ?

            - Non, ça non ! proteste-t-il presque horrifié. On se regardait juste et puis cela faisait partie du jeu. Quand on naufrage on se retrouve forcément nu à un moment ou à l'autre non ?

Sa voix est tendue et douloureuse, jamais je ne l'ai senti aussi vulnérable. Je repense à notre tente d'indien, à nos élevages de têtards et de scarabées, au chat Pignouf, à nos balades dans Paris. Soudain, je voudrais avoir encore quatre ans et être l'héroïne d'un naufrage sous un escalier de bois monumental.

Mrs K
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 23:42
 
Ma madeleine

Ce soir, j’attends ma mad’leine,
Je me suis couché d’bonne heure,
On m’apport’ra ma verveine
Et une mad’lein’ pur beurre.
Ce soir, j’attends ma mad’leine,
Dans ma chambr’ du Grand Hôtel.
Pour pouvoir panser mes peines,
Les madel’ein’s, y a rien de tel.
Tes mad’lein’s, Tant’ Léonie,
C’est comme un Balbec pour moi,
Ell’s soignent mes insomnies
Et mon asthme aussi, parfois.
Ce soir, j’attends ma mad’leine,
Je la tremp’rai dans ma tasse,
Alors, tout deviendra zen
Et, pour moi, ce s’ra l’extasse.

Elle est tellement jolie,
Elle est tellement tout ça,
Elle est toute ma vie,
Ma mad’lein’ que j’attends là.

Ce soir, j’attends ma mad’leine,
Il pleut du côté d’chez Swann,
On m’apport’ pas ma  verveine,
La bouilloir’ doit être en panne.
Ce soir, j’attends ma mad’leine,
J’peux pas m’endormir sans elle,
Rien ne pansera mes peines.
Dans mon pauvre cœur, il gèle…
Ma mad’lein’, c’est mon espoir,
C’est mon Albertine à moi,
On n’en fait rien que pour moi
Ou du moins on m’le fait croire.
Ce soir, j’attends ma mad’leine,
Je n’verrai pas Albertine,
Ni Albert, c’est bien ma veine,
Car, à cette heure Albert dîne.

Elle est tellement jolie,
Elle est tellement tout ça,
Ell’ doit êtr’ tout’ ramollie,
Ma mad’leine qui n’arriv’ pas.

Oui, j’attendais ma mad’leine
Et je touss’ depuis une heure,
J’ai renversé ma verveine,
J’ai pas eu d’mad’leine au beurre.
J’ai attendu ma mad’leine,
J’ai attendu ma maman,
Et c’est comm’ ça tout’s les s’maines,
J’ le sens : ma maman me ment.
Ma mad’lein’, c’est mon bonheur,
C’est  comm’ du Chopin pour moi,
Mais y a plus d’ jeun’s fill’s en fleurs,
Comme un con, je reste coi.
J’ai attendu ma mad’leine,
Mes pleurs coulent sur mon drap,
Je n’aurai pas de verveine,
Je vais crever comme un rat.

Elle est, elle est pourtant tellement jolie,
Elle est pourtant tellement tout ça,
Mais ell’ va êtr’ toute moisie,
Ma madelein’ qui ne vient pas.

Demain, j’aurai ma mad’leine,
Je me coucherai d’ bonne heure,
On  réchauff’ra ma verveine,
Ma mad’lein’ sera pur beurre,
Demain, j’aurai ma mad’leine,
Que m’apportera Saint-Loup,
Il pansera tout’s mes peines,
Et il calmera ma toux…
Ma mad’lein’, c’est mon espoir,
Et c’est un Balbec pour moi,
Ma mad’lein’, je veux y croire,
Mêm’ si j’ai un’ cris’ de foie.
Demain, j’aurai ma mad’leine,
J’mettrai des miett’s plein mes draps,
J’boirai des litr’s de verveine,
Les mad’lein’s, moi, j’aim’ tant ça.

Jean-Paul Lamy
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 07:30



La poupée malade

 

 

Un jour, j’ai trouvé dans la rue une poupée, perdue, une poupée de caoutchouc.

Elle était vieille, laide, abîmée. Son corps trop rose — un rose vif — était recouvert d’écœurantes pustules jaunâtres, qui crevaient la peinture du corps, où le caoutchouc, réapparu en boursouflures, perçait des cratères.

Aussitôt, je l’ai aimée.

Quand je suis revenue à la maison, tenant contre moi ce précieux trésor — si, si, un trésor —, Papa et Maman m’ont dit :

— Mais elle n’est pas à toi, cette poupée, il faut la porter au commissariat. Ainsi, la petite fille qui l’a perdue pourra venir la rechercher. Mais si, dans un an et un jour, personne ne l’a réclamée, tu pourras la reprendre… et la garder…

 

Alors, j’ai soigné la poupée malheureuse, si laide et si malade. J’ai tamponné avec tendresse ses blessures répugnantes. Je lui ai entouré tous les membres et le corps d’une gaze blanche bien propre, et je l’ai menée au commissariat. Maman m’accompagnait.

Un agent a rempli une fiche et, quand nous sommes reparties, je lui ai dit : « Prenez en bien soin, elle est malade, la pauvre. » Il a souri.

Et je me demandais : « Est-ce qu’il prendra bien soin d’elle ? Un agent, est-ce que ça sait ? »

C’est que, je savais ce que c’était que d’être malade ! J’en avais eu, moi aussi, de ces pustules écœurantes, partout, un peu comme celles-là. Et des croûtes suintantes, tout pareil, et qui démangeaient et que je n’avais pas le droit de gratter — « non, non, tu vas infecter, et, après, tu auras des cicatrices ! » —, et, pourtant, ça faisait rudement envie !

Maman me mettait dessus, chaque matin, un produit bleu, d’un joli bleu franc, qui me barbouillait le corps de très belles taches azurées. Elle appliquait aussi d’autres produits, sans doute, mais je me rappelais surtout ce bleu. Ensuite, elle m’arrachait, à l’aide d’une pince, certaines des croûtes, qu’elle choisissait avec soin — je la voyais plisser les yeux pour s’appliquer —, pas toutes, et pas n’importe lesquelles. Et je ne devais pas remuer. Ni geindre. Alors, enfin, c’était fini. On m’entourait le corps d’une multitude de bandelettes, comme on aurait fait d’une momie. Mais je n’avais pas du tout envie d’être une momie !

Et voilà ! Après ça, pas le droit de bouger ! Interdit ! Il me fallait rester dans un fauteuil, une sorte de chaise longue bricolée par mon grand-père, et garnie de ficelle de lieuse — elle sentait le chanvre. D’interminables et longues journées, assise, « et sans gigoter, surtout »… pendant que mon frère s’amusait sous mes yeux, avec ses copains… Non, non, ce n’est pas drôle d’être malade, vraiment pas. Je me rappelais… Alors, je la comprenais, cette pauvre poupée. Oui, oui… elle avait besoin qu’on prenne soin d’elle et qu’on l’aime. Tout le monde a besoin qu’on l’aime. Et les poupées, c’est pareil.

 

Un an et un jour après, elle était à moi. Avec maman, nous étions retournées la chercher. Au commissariat. Toute l’année je lui avais demandé : « C’est quand ? C’est quand ? Bientôt ? » Le jour J, nous y étions. Personne n’était venu la réclamer. Elle était seule. Elle m’attendait.

Je ne l’en ai aimée que davantage. Elle avait besoin de moi.

Et j’ai passé à partir de ce jour, des heures et des heures de mon enfance à la soigner.

Pourtant, son corps, malgré mes attentions, se désagrégeait par morceaux, tombait en pourriture, il devenait poisseux, collant, des bouts s’en détachaient et lui crevaient le corps, et un jour… elle est morte.

Je ne l’ai plus revue — on ne revoit pas les morts —, mais j’ai toujours gardé dans mon cœur un petit coin d’amour et de tendresse pour cette poupée malade, si laide, mais qui n’avait que moi pour la soigner et l’aimer et dont la vie s’était un jour arrêtée, malgré tout ce que j’avais pu faire… et malgré la force énorme de mon désir. On ne peut rien contre la mort. Même l’amour ne peut rien.

Annick DEMOUZON
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 08:56


La sacoche

 

 

C’est une sacoche en cuir florentin, chinée à quelques encablures seulement du Ponte Vecchio. J’y tiens comme à la prunelle de mes yeux parce que, voyez-vous, j’y entasse mon fourbi. Mes plumes, mes carnets et de vieux clichés dont j’essaierai de faire plus tard, peut-être, de jolis personnages. Quelques livres, aussi. Trois fois rien… Mais cette sacoche, je ne l’ouvre bien souvent que pour en savourer l’odeur. Quand elle ne sent pas le chien mouillé, elle me ramène à ces lourds chevaux sur le dos desquels je grimpais, gamin. Je sais que si je m’attarde un peu, je retrouverais cette pointe de poivre arrachée aux copeaux des crayons à papier, et la belle amertume de l’encre délivrée, et ce soupçon de cuivre suintant des Moleskine… C’est toute ma gourmandise. C’est toute mon écriture. Et quand je la referme, cette fichue sacoche, son tout dernier souffle a la force d’un serment : Si j’étais un jour tenté de me perdre en chemin, ce parfum, j’en suis sûr, me guiderait jusqu’à vous.

 

 

Alain Emery
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 07:34
  Passage du témoin
 Le premier mort que j’aie vu était une morte. J’avais quatre ans, c’était la 
 grand-mère de nos voisines, la vieille Cécile.
 Elle était malade depuis longtemps et on lui avait déjà coupé une jambe. 
 Le cercueil était sur la table de la cuisine. Le corps de Cécile était 
 recouvert jusqu’à la poitrine par un drap blanc, et on ne voyait pas qu’il 
 manquait une jambe.
 Je n’étais pas triste : je n’aimais pas beaucoup Cécile. Quand j’allais jouer 
 chez mes voisines, elle nous jetait des regards mauvais depuis son fauteuil 
 roulant (qu’elle ne pouvait heureusement pas manœuvrer elle-même) en marmonnant 
 des menaces ou des malédictions en wallon.
 Je n’avais pas peur : Cécile, morte, était devenue inoffensive.
 Je me suis seulement demandé si on lui avait remis sa jambe coupée, parce qu’il 
 n’y avait pas de creux, sous le drap. Et aussi où les voisins prenaient leurs 
 repas, puisque Cécile était sur la table.
 La deuxième morte était ma propre arrière-grand-mère. On l’avait laissée dans 
 son lit. Mon grand-père ne voulait pas que je la voie « La mort, ce n’est pas 
 pour les enfants ». Mon père a insisté « Ca fait partie de la vie ». Moi je 
 voulais être sûre que Mémé n’était pas juste endormie, comme ça lui arrivait 
 parfois, à n’importe quel moment de la journée, pendant les repas ou au milieu 
 d’une conversation. J’ai touché sa main, c’était dur et froid. Rien à voir 
 avec les mains douces et tièdes qui m’avaient encore pris la mienne dimanche 
 dernier.
 Qu’allions-nous faire le dimanche après-midi ? J’avais du mal à imaginer tous 
 ces dimanches à venir sans la visite à Grand-Mère, les spéculoos et le chocolat 
 chaud.
 « Les gens qui sont au ciel continuent à vivre dans le cœur de ceux qui les ont 
 aimés. » Je me suis juré de penser à ma grand-mère tous les soirs, après ma 
 prière. Mais après moi, qui se souviendrait d’elle ?
 Contre l’oubli, il y avait les cimetières et les noms gravés dans la pierre, 
 pour l’éternité : Adeline, Joseph, Guy, Pauline, Jean, Thomas, Adeline, Pauline, 
 Marc, Christiane, Jean, Hervé, Alec, Françoise, Béatrice et Jean.
 Mémé serait la troisième Adeline, moi, la quatrième. Quand plus personne ne se 
 souviendrait des gens, il restait leur nom, transmis de génération en génération 
 comme le témoin d’une course relais.


Florence de Crawhez
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 22:45

La télévision


Ce n’est que très tard que la télévision est entrée à la maison.


J’étais très jeune. Trois ans peut-être. Ma mère était en retard et ma nourrice m’a installée avec toute sa famille, sur le canapé, pour regarder les informations à la télévision. Il y avait des images d’incendie et de pompiers. Le soir, j’ai fait un cauchemar terrible.


J’étais plus âgée, huit ans peut-être. Des amis de mes parents leur avaient prêté leur télévision pendant qu’ils étaient en vacances. J’ai regardé presque tout un film à travers le trou de la serrure. De temps en temps, je retournais dans mon lit car j’avais peur de me faire prendre. Et puis j’y retournais.
Le film se passait au Moyen Age.


J’étais en CM1. La maîtresse nous avait dit de regarder le mariage d’Ann d’Angleterre, à la télévision, et j’avais levé la main pour dire que je n’en avais pas. Toutes les petites filles se sont retournées vers moi avec des airs effarés. Il y en a même qui ont fait « oh… ».

Anne Veillac
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
10 mai 2009 7 10 /05 /mai /2009 19:36
Parenthèse

 

Un vendredi printanier, entre fin de journée et commencement du soir. L’air est empli d’une odeur verte et forte, chargée de pollen. Un merle s’époumone sur l’arête d’un toit, dans les dernières heures de ce vendredi soir comme les autres, prémices de week-end… Pourtant, au seuil de cette soirée en devenir, je frissonne. Il fait froid.

Le feu dans la cheminée tiédit l’atmosphère. Je traîne dans la cuisine en me disant que je vais me préparer quelque chose à manger. Ce soir, demain, ce week-end, la maison est à moi : deux jours entiers de solitude offerts comme une parenthèse dans l’agitation de la vie. Noyée dans le quotidien, j’ai perdu l’habitude de vivre à ma guise, à tel point que je ne sais comment me dépatouiller de tout ce temps qui m’est accordé.

Une bûche se casse en crépitant et je sursaute, comme prise en faute. J’avais décidé de ne pas céder aux sirènes de la télévision, pourtant, je prends, repose, reprends la télécommande. J’ai déjà fini de manger. Une omelette aux croûtons, façon sud-ouest, arrosée d’un côte de Duras. Je me réserve le dessert - du riz au lait - pour le petit creux de vingt-deux heures. Calée dans le canapé, je sirote un dernier verre. J’ai mis une chaîne au hasard, la trois, je crois. Aucune idée du programme. J’attends.

Et, tout à coup, une drôle de sensation m’envahit. Un générique annonce l’émission de la soirée. Du bleu, des notes et une voix que je reconnais. J’ai envie d’éteindre la lumière, de me blottir dans les coussins, d’ouvrir grand les yeux pour regarder la mer. Une image se dessine dans ma tête, tourbillon de petits poissons qui s'ébattent à la fin d’un générique en forme de film d’animation. Ce vendredi soir me ramène en enfance à l’heure d’un rituel télévisuel au nom magique : Thalassa, la mer. L’océan, part de moi qui me manque…

L’émission, ringarde et pépère pour certains, a le même âge que moi, à un an près. Nous n’étions pas des fondus de télévision dans la famille mais Thalassa, avec la bouille tout-sourire de Pernoud, c’était notre rendez-vous, une occasion d’être ensemble et de parler. Parfois, nous apercevions les grues des Chantiers de l’Atlantique et le pont sur l’estuaire, avant d’embarquer pour suivre la trace des baleines, sillons blancs dans une mer céruléenne et froide. Ces voyages m’ouvraient de fenêtres sur l’ailleurs, agrandissaient le monde. Les images mouvantes revenaient plus tard, dans l’obscurité de ma chambre, dans le lointain de mes rêves. J’imaginais : un jour, je partirai. Un jour, je serai journaliste à Thalassa…

Ma soirée solitaire se transforme en parenthèse télé. Je remets une bûche dans la cheminée et éteins la lumière. Les flammes et l’écran éclairent étrangement la pièce. Finalement, je vais prendre une bonne tranche d’enfance pour le dessert.

Frédérique Trigodet

(photo: merci Julie)
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
8 mai 2009 5 08 /05 /mai /2009 08:50

Inséparables….

 

J’ai longtemps cherché le cahier aux images. Finalement, c’est lui qui m’a retrouvée quand je ne le cherchais plus. Des années après. Des siècles.

Il était là, coincé sous le vieux canapé du grenier. J’ai dû passer mille, dix mille, cent mille fois –il faut toujours que j’exagère !- à deux pas de sa cachette sans jamais éprouver le moindre soupçon. Personne pour me dire « tu brûles » ou « tu refroidis ». Les vieilleries mises au rebut se sont accumulées à son chevet au fil des ans. Aucune chance de le débusquer.

On ne voyait plus qu’elles, monticule grisâtre et informe sous la poussière.

Le cahier en a eu marre. Il a glissé un coin hors de sa tanière, un coin rouge écorné. Peut-être pour m’espionner, plus sûrement pour se rappeler à mon souvenir. Forcément, ça m’a attiré l’œil. Je me suis penchée, je l’ai reconnu. Alors je l’ai tiré doucement à moi et le canapé, l’espace de quelques minutes, a repris du service. Toujours aussi inconfortable, toujours aussi accueillant.

Mes mains tremblaient. Je me sentais idiote. L’émotion est un sentiment dont on ne vous apprend pas à être fière. Une à une, j’ai tourné les pages du cahier, caressant en aveugle, du bout de mes doigts, leurs surfaces grumeleuses, râpeuses, meurtries

Je revoyais Françoise, ses boucles sombres, sa blouse à carreaux bleus, sa rage. Les blessures du papier me la restituaient telle qu’en nos disputes de chiffonniers. J’avais remporté la victoire finale : le cahier aux images était resté à moi. Mon trophée de guerre. Mais à sa façon, elle avait gagné aussi : en gardant les images !

Ces images Poulain que nous collectionnions l’une et l’autre, petites pensionnaires gavées au chocolat noir pour oublier les vicissitudes de l’internat. Dans cette geôle éducative si inhospitalière à nos dix ans, l’idée d’un cahier commun avait germé. Un cahier Poulain, avec des cases vides et leur légende dessous pour ne pas se tromper sur l’endroit où positionner les images. Tête blonde et tête brune penchées, colle blanche en petits pots appliquée à la truelle avec une minuscule spatule jaune, langues roses pointées sous l’effet de la concentration… Que d’heures passées à notre marotte ! Mais comme deux Pénélope miniatures attendant le dimanche comme l’autre attendait Ulysse, nous devions toujours refaire ce que nous avions défait. Car l’objet qui scellait notre amitié nous servait d’exutoire. A chaque dispute homérique à propos d’un grain de sable, nous arrachions les images aux pages qui les retenaient de leur glu durcie.

Mais quand nous apprîmes que l’entrée en sixième dans des collèges différents, elle à Paris, moi à Orléans, sonnerait le glas de notre complicité sororale, nous nous sommes partagé le seul bien qui ne pouvait l’être. Exprès. Pour obliger le destin à nous réunir. Pas de cahier sans images et vice versa.

Le sablier du temps en avait décidé autrement. Cet au revoir, malgré notre subterfuge, était un adieu. Je me suis relevée, j’ai prononcé tout haut son nom : Françoise Bérard, et une idée saugrenue m’a traversé l’esprit. Peut-être pas si saugrenue, finalement. Le cœur allégé, j’ai remis le cahier à sa place, au chaud, à l’abri, pour plus tard…

Car on ne sait jamais. Avec Internet !

 

Dominique Guérin

Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article
6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 07:44

 

Tu deviens un homme

 

 

Moi aussi, comme tout le monde, j’ai eu une tante Pierrette.

Enfin, pour moi, ça a été plus long que pour les autres. Je me souviens de ma tante Marie-Louise : froide et distante, elle me donnait sa joue à baiser, comme si c’eût été un insigne honneur qu’elle me faisait là. J’ai souvent cru qu’elle allait me tendre sa main et exiger que je m’agenouille. Elle n’alla jamais jusque-là. Elle restait assise sur un large fauteuil, éblouissante dans une longue robe soyeuse et colorée, attendant d’être servie par un majordome qui semblait ramper devant elle, à force de courbettes et de révérences. J’ai aussi eu une tante Isabelle, toute de noir vêtue, engoncée jusqu’au cou dans un col volanté qui lui faisait le menton haut et l’air dédaigneux. Elle me baisait distraitement le front, puis rejetait la tête en arrière comme regrettant déjà de s’être abaissé à ce geste qui n’avait rien d’affectueux. Nous ne voyions pas très souvent ma tante Elisabeth. Toute à ses affaires, elle n’avait jamais voulu se marier et gérait de main de maître le domaine laissé par son père. N’envisageant pas dans quelle mesure je pouvais lui être utile, elle me serrait distraitement dans ses bras puis m’oubliait dans la seconde qui suivait.

Pour moi, les tantes, c’était ça : un cortège de personnages lointains et austères, ne m’accordant pas la moindre attention et auprès desquelles je n’avais d’autre loisir que de me taire en attendant de partir.

Aussi j’enviais mon ami Antoine lorsqu’il me parlait de sa tante Pierrette. Il n’avait pas de mots pour louer sa douceur, son parfum et évoquer avec un sourire béat sa poitrine rebondie dépassant d’un décolleté prononcé. Il parlait avec emphase de sa robe rouge, ornée de rubans, de ses jambes fines gainées de bas dépassant très légèrement du bas de son vêtement. Il en devenait poète, lui le cancre, le plus vieux de la classe qui n’avait jamais su aligner deux mots sans faire une faute.

Vincent me raconta, quelque temps plus tard, une visite à sa tante. Elle s’appelait aussi Pierrette. Il me parla de son odeur de pain chaud, de sa taille si fine qu’on pouvait l’entourer de ses deux mains, du jupon blanc qu’on apercevait sous sa robe et des gestes doux qu’elle avait pour l’accueillir. Il resta un long moment rêveur après avoir évoqué la soirée passée chez elle la veille au soir.

Lorsque je surpris un conciliabule entre Vincent, Antoine et Laurent, me laissant penser que ce dernier avait lui aussi la chance d’avoir une tante Pierrette dont la douceur ne le cédait en rien à celles des deux autres, je décidais d’interroger mon père. Le soir même, je lui demandais :

- Pourquoi les autres ont-ils tous une tante Pierrette ?

Il me répondit :

- Je suis heureux que tu m’en parles. Justement, je me disais… Tu viens d’avoir seize ans, tu es un homme. Il est temps que je te conduise chez Tante Pierrette.


Guylaine de Fenoyl
Repost 0
Published by Léonie Colin
commenter cet article

Profil

  • Léonie Colin

M'écrire

sylvetteheurtel@aol.com

Recherche