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26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 21:54




Sur le seuil de la classe, Lucien regarde le drap du manteau de sa mère et le jean de la maîtresse, juste à la hauteur de ses yeux.

Les autres élèves sont partis cartable au dos, une fois de plus elle parlent de lui , les mots s’envolent au-dessus de sa tête pour aller se cogner aux grandes fenêtres et tomber, assommés, sur le carrelage luisant.


C’est vrai qu’il les connaît, ses lettres.

Le a comme un petit escargot peureux enroulé sur lui-même et le P qui le menace , on dirait un marteau prêt à tomber pour l’écraser. Splash. Pour lui P et a , ça fait Splash.

P-a  Pa, c’est quand même pas compliqué, dit la maîtresse pendant que les autres ricanent. C’est pas compliqué redit Maman le soir ,  presque allongée à plat ventre face à lui sur la table de la cuisine, tapotant d’un ongle pointu la ligne de lettres qui dansent, se trémoussent et s’emmêlent, P-a PA ça va de soit, c’est comme B-a BA  et T-a TA. P-a, PA répète après moi -  Pourquoi j’ai pas de père?

Lucien fixe bien droit les yeux de sa mère qui s’immobilise, le doigt encore tendu vers la ligne de syllabes, la bouche arrondie, la voix soudain en panne comme  la radio quand elle n’a plus de piles (...)

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Published by Léonie Colin
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25 janvier 2009 7 25 /01 /janvier /2009 20:57


On est   assis sur les coussins de cuir clair , les yeux fixés sur le soleil qui descend  .

On en a vu de toutes sortes :  de ceux qui s’embrasent avant de disparaître,  de ceux qui s’éteignent  comme une lampe à bout d’huile, de ceux qui prennent des formes étranges  avant de passer de l’autre côté. Deux fois , on a même aperçu l’éclair du rayon vert au moment où  tout semblait fini. Quand c’ est terminé , Léon se tourne vers moi  –Allez , Maria, il reviendra demain. Tout n’est pas grave.   

Nous deux, côte à côte dans la voiture devant l'eau, c’est comme une énorme bulle de bonheur. Et chaque soir ça recommence. On n’aurait jamais cru être si heureux un jour, les deux (...)


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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 09:48


L’apparition  de théâtre d’ombres va  sortir de mon paysage ,  la fourmi a fini de longer le pli du drap. Je détaille une dernière fois ses antennes coudées en mouvement , ses mandibules massives , l’accroche articulée de son abdomen. Tant de sauvagerie dans l’univers blanc  de ma énième chambre d’hôpital me bouleverse. Mon fils est  tout près. Je sens qu’il s’affaire à récupérer l’insecte dans une petite boîte comme je l’ai souvent vu faire au jardin

 -C’est une dendata , un soldat. Maintenant  j’ai une deuxième fourmilière à la maison et j’en ai trouvé une , en dôme , dans le parc près de la sapinière. Des Rufa.

  Il se penche vers moi. Ses yeux dans le mien, je retrouve le choc du  premier regard échangé à sa naissance, ce plongeon dans un puits sans fond . Happé par l’être minuscule à demi plié entre mes mains , j’avais tout oublié pendant quelques instants : ta douleur, les étrangers qui nous entouraient, le danger repoussé .

Aujourd’hui il est au-dessus , c’est moi qui suis inerte , vulnérable, désarmé.


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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 08:01



La taille étranglée, ronde et luisante , elle longe l’arête au défi de  la pente abrupte. Elle va si vite , je profite de son apparition pour  détailler d’un œil exorbité sa démarche saccadée,  ses pieds effilés, brièvement accrochés aux fibres, les reflets rouges de ses courbes, la sécheresse de ses membres.

Sa silhouette quasi métallique découpe la clarté de la toile comme l’ombre de ces marionnettes indonésiennes que tu as suspendues devant la grosse lampe orange. Tu as  l’art de déposer  autour de nous les  objets glanés au loin ; passé l’instant de surprise on se dit qu’il n’y a pas d’autre endroit possible . C’est le cas de ces pantins sinueux. Le soir leurs membres grêles et leurs profils grecs dessinent devant  l’abat-jour   des arabesques aussi familières que l’arrondi, lové parmi les coussins, de Chat.

Entre ses longues siestes , sortant  de son immobilité minérale, il traverse  du bout des pattes le fatras de livres et de jouets épars sur la table basse, sans rien toucher (...)



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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 08:00

(...) Un quart de lune éclaire le parc avec douceur , il traverse  la terrasse aux dalles  encore luisantes .  Devant le perron il longe la voiture ,  remugles d’huile et d’essence troublant l’atmosphère, et emprunte  son parcours habituel . Les fins graviers de l’allée ont déjà absorbé la pluie. La vie a repris son cours, le jardin bruisse de  mouvements furtifs , un chevreuil apaise ses velours irrités contre de jeunes arbres .

Vers la fraîcheur de l’eau, le passage aux allures de crypte  entre deux  haies d’ifs allume ses yeux jaunes aux pupilles fendues. Des chauves-souris se croisent au-dessus de l’étang , élargi par la crue, d’où s’élèvent des serpentins  de brume claire. Les  froides lueurs de feux follets tremblent sur la rive , mémoire de ceux qui  reposent  sous la  surface  aux reflets de marbre  (la suite)






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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 07:42

En lisant Les déferlantes ( Claudie Gallay , La Brune, ed du Rouergue) sous la fenêtre où la pluie a martelé toute la nuit, je reviens à la Hague l'été dernier.

Le ciel bleu et la tranquillité joyeuse des champs malgré  le vent  infatiguable,  l'énorme pulsation du Ras Blanchard, invisible et proche . La massive bâtisse tout près des vagues, réserve d'huile du phare de Goury et , sous les rampes du canot de sauvetage    ,  plus d'un siècle de naufrages listés sur de grandes ardoises. Simplicité poignante de l'église de Jobourg, lumineuse  dans ses énormes murs . Plus bas ,le hameau, tassé devant le phare, carapace de granit et d'ardoise  sous le  vent.
 Quelques pas  de sentier creux festonné de ronces, et elle était là. Sa terrasse ensoleillée, frivolité  de  villa après l'austérité des fermes, ses larges fenêtres prêtes à boire l'océan contre les sombres meurtrières; la maison où Truffaut a tourné Les deux Anglaises et le Continent.
Comme pour inventer un air d'Irlande dans un écrin vert et bleu  sans s'éloigner de Paris.

Vivement l'été.
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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 19:24

(...) Il y a eu les douceurs aussi, les heures contre ta chaleur comme si nous n’étions qu’un, vagues de plaisir et repos de concert. Le bonheur des lectures sous l’abri des toiles, l’or des soirées jusqu’au dernier plongeon du soleil . Les nuits amies, la pureté des matins, les rencontres qui me laissaient tremblante , scrutant les vagues pour voir encore les êtres immenses apparus dans l’écume. Nous avons partagé de si grands ciels , je t’ai parfois senti trembler au bout de mes doigts , céder puis revenir. Aujourd’hui encore, je te cherche dès le réveil, je t’effleure pour me rassurer et je soupire , apaisée par ta présence. Depuis tout ce temps ton odeur m’emplit , loin de toi l’air me manque (...)
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Published by Léonie Colin
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17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 10:29

M E S  O C C U P A T I O N S

Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur. 
Moi non. J'aime mieux battre.
Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l'agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au portemanteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le décroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffe.
Je le salis, je l'inonde.
Il revit.
Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon: «Mettez-moi donc un verre plus propre.»
Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.

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16 janvier 2009 5 16 /01 /janvier /2009 07:53


Il est encore temps pour les voeux: bonne année
Kaëm
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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 13:48
Paul est parti au paradis des idéalistes, là où on se tutoie, là où on partage, là où l'école répare les destins. Je me souviens de lui en juin dernier, de l'usure de l'âge, du souffle court, de l'émotion toute proche, de la colère intacte. Chaque fois que je le voyais, je me disais: "Ce que c'est bien qu'il existe, lui."
Il est parti doucement et dignement, sans souffrir, à quatre-vingt-sept ans.

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Published by electre dupont
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