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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 05:38

 



(...) Il faut attendre que le soleil bascule derrière la butte qui monte au pignon, après la petite soue où l’on enferme les poules le soir. Escalader le talus qui borde le virage du chemin . Sitôt effacées les vapeurs bleues de la fin du jour, on peut compter les éclats : court court long, St Anne , court long long court , St Gilles. Les phares s’allument sur la côte quand la terre est à l’envers , ils montrent le dessus du monde.

Elle n’a vu qu’une fois cette étendue qui n’arrête jamais, comme une fenêtre sans barreaux et sans montants. Face au vent, elle a respiré  l’ air qui l’emplissait de force jusqu’au vertige . Elle a posé ses pieds dans le sable sans  aimer sa mollesse dure et trompeuse.  Depuis elle n’y pense plus , excepté quand quelque chose arrive ici : vent d’ouest en tempête , gel sur  la source ou ciel profond trop bleu. Quasi menaçant.

              Si elle suivait le fil vers l’horizon immense , les balises de la nuit s’écarteraient, elle approcherait de la côte en planant sous les nuages rebondis  qui cavalent vers l’est.
         (...)

Photo: merci Julie


 
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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 04:08

 


Elle éponge  les traces d’eau sur l’évier de pierre , essuie les carreaux bleus et  finit d’arranger le plateau . Cafetière, sucrier , petite cuiller argentée , quatre biscuits à l’orange dans la coupelle de Saxe. Celle où Maman dressait quelques minces tuiles aux amandes . La fine bordure craquante et cuivrée , le centre jaune clair à peine cuit…

Elle attend dans le petit salon, il est  toujours ponctuel . Depuis toutes ces années, il n’a manqué le rendez-vous que pour des raisons majeures, des évènements d’un ordre supérieur auxquels nul ne pouvait rien.

La pendule finit de résonner , il est là . Sa voix emplit la pièce, son timbre grave , ses intonations un peu chantantes, le charme de son accent .

 Il s’assoit sur un fauteuil. Tourné vers elle, il la rassure dans ce monde où tout bouge, où même les mots n’ont plus la même signification. Son regard posé sur elle la trouble aussi ;  comme  celui de ce jeune homme, croisé le temps de  quelques promenades au bord de la rivière l’année de ses vingt-cinq ans.  Cet été là, elle n’était pas allée  sur la côte, prétextant des migraines. Maman,  déjà malade et fatiguée, avait accepté de la laisser seule deux semaines. Quinze longues journées de liberté …

Aujourd’hui, il est comme elle  préfère : jeune, plein d’énergie. Il semble parfois plus lourd, plus posé, les yeux dissimulés par des verres fumés  . Elle ne le montre pas  mais ces jours-là , elle est un peu déçue.

Elle s’appuie légèrement contre le dossier, se laisse aller sans le lâcher du regard,  l’écoute sans vraiment comprendre - c’est souvent compliqué - Elle observe  ses mains, ses yeux , sa démarche…Il s’interroge encore,  après quelques hésitations, voire des erreurs, il va  prendre le dessus et tout va s’éclaircir. Comme chaque jour, elle le connaît depuis si longtemps.

 L’intensité des dernières minutes, elle ne peut le quitter des yeux , il ne dit rien , un voile de mélancolie les unit. Elle sent monter la  tristesse, cette gravité dans son regard. Plus encore le vendredi  à cause des deux jours de séparation qui vont suivre.

Il est temps de  prendre congé. D’un éclair de  télécommande , elle efface les  lettres bleues qui traversent l’écran comme une signature à la fin de l’épisode:
 Inspecteur Derrick


Photo: merci Julie



 
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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 06:49

 



 (…) Je me tais. Mon frère se taît,  je ne sais pas à quoi il pense. Content que j’aie cessé de parler. Je lui souris et il me sourit,  nous sommes bien.

L’entrée dans la ville n’est pas rose, canal et zone industrielle, mais les noms promettent : Ponts Jumeaux, les Amidonniers. Mon frère navigue comme un vrai marin, l’œil sur la carte. On vise les quais  entre la Daurade et le Pont Neuf. C’est ce qu’elle a écrit. -Si tu vois une boulangerie …

Il ne change pas , je crois qu’il aimera toujours  goûter  à quatre heures

-- Arrête toi-là, je vais filer t’acheter un pain au chocolat.

Ma première boulangère du Sud Ouest, sa voix chante :  Je vous mets le macaron dans la poche, avec la chocolatine.

Je la fixe au lieu de reprendre ma monnaie.

Pour la deuxième fois de la journée, l’image de la cuisine me revient : notre mère souriante, son regard précis, sa jolie robe . Et Fernand, qui me tend un petit paquet de papier blanc et fin -Tu aimes les chocolatines , dis-moi ?

Je m’entends lui répondre , mon accent plat contre sa mélodie :

- Mais non, ça s’appelle un pain au chocolat.(…)


Photo: merci Julie






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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 00:15



(…) Il  avait marché sans but dans les rues dépavées , entre palais décatis et petites maisons. Le silence l’accompagnait, il échangeait parfois quelques phrases  sur les trottoirs avec les joueurs de   dominos,  les premiers mots prononcés de la journée. Parfois les seuls.

Il se perdait pour se  retrouver  devant des portes ouvertes masquées de rideaux battants,  des magasins vides  et d’immenses cafés sombres traversés de colonnes.  Plus tard, la senteur des haricots épicés  le persuadait de rejoindre le bateau.

    Seul à bord, il regardait le ciel rosir derrière le profil  de Visage ,  l'île brune couchée  contre l'horizon. Les reflets turquoise  noircissaient  sur la baie. Il contemplait  le paysage comme pour l'absorber , les dernières lueurs du jour  lui indiquaient la prochaine route, vers l’ouest.

La nuit  tombée , il pétrissait le pain et préparait son repas , s’appliquant lentement à marier les saveurs . Il dînait sous le halo de la lampe à pétrole,  écoutait de la musique , lisait parfois . Une odeur  de boulangerie envahissait le carré . Il n’ écrivait toujours pas.

    Plus tard, les yeux ouverts dans l’obscurité,  il guettait le retour de Yann. Il attendait   le frottement  des pieds  nus sur le pont de bois et le clapotis de l’embarcation qui s’éloignait pour s’endormir (…)


 
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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 07:48


(...) Au rez-de-chaussée les portes de verre s’écartent sur Mirabelle : ses longs cheveux blonds dénoués sur ses épaules, une gerbe de fleurs des champs un peu fanées au creux d’un bras, l’autre mobilisé par un Caddy rempli de cadres. Des années qu’elle a décroché, elle ne connaît plus le Siège, sauf quand elle force l’entrée du huitième. Elle tire le chariot dans la cabine de l’ascenseur , la porte coince une partie du bouquet. Épaules raides,  regard fixe, semant des herbes sur le sol luisant, elle se dirige vers le bureau de Blaise . Il lui faisait si peur au temps où elle présentait ses bilans. Elle a tout oublié, elle sait seulement qu’il est de ceux qu’elle doit convaincre, c’est sa mission. La société va à sa perte, elle doit utiliser toutes ses forces pour le faire savoir au monde entier. Elle pousse du coude la porte entrebâillée et s’y engouffre. Les fleurs posées sur une chaise, elle se penche sur le chariot et commence à extraire les tableaux  avec des gestes de sage-femme. Elle les arrange sur le sous-main, repoussant la lampe-champignon, elle ajuste chaque cadre . Elle recule parfois pour admirer l’installation ou souffler sur une poussière. Elle chantonne, accompagnant la musique qui  résonne dans sa tête chaque fois qu’elle part en mission.

    A la porte, l’assistante qui s’apprêtait  à frapper  stoppe son élan.

Toiles bariolées et végétaux en petits bouquets couvrent le bureau. L’ensemble  respire la gaîté, les taches de couleurs vibrent dans la pièce claire autour de la tête de Blaise, couchée sur le côté. Mirabelle poursuit sa composition, accaparée par sa tâche. Elle ignore le haut du crâne aux cheveux gris, le corps effondré sur l’accoudoir, la cravate pendante, la tache vermeille qui s’élargit. Le bourdonnement de sa voix douce  qui fredonne semble soudain couvrir  les sonneries de téléphones et les crépitements d'imprimantes venus du couloir.

L’assistante recule d’un pas. Toujours calme, elle appelle les secours.(...)


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12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 05:54



Elle frappe et entre, sa convocation au bout des doigts.

Sourire rouge et regard. noir, la femme qui l’accueille   porte bien ses cinquante ans. La nouvelle résiste à l’envie de tortiller la lanière de son sac     -Je viens de la part de l’agence, le service m’a recrutée pour… -Voici votre bureau ,  la  froufroutante personne aux bras chargés de dossiers désigne du  coude  une porte entr’ouverte. Papiers dispersés, ordinateur démonté, murs défraîchis - C’est un peu en désordre, ça fait dix-huit mois que la précédente nous a quittés. A l’improviste. On n’a touché à rien. La secrétaire est déjà partie,  dos rigide et démarche vive.

 Elle pose son sac sur un coin de bureau  et    plie son imperméable sur le dossier de la chaise . Elle n’ose pas le suspendre à la patère où deux manteaux  se déploient déjà. Des éclats de voix parviennent  du couloir, quelqu’un d’autre travaille ici. Elle passe devant une porte fermée pour entrer dans la pièce du fond . Son arrivée interrompt  un double éclat de rire : la secrétaire assise près d’ une  femme de son âge. Une cafetière et deux tasses signalent la pause. Les deux corps se raidissent à son arrivée , les yeux la vrillent en silence avant la proposition lancée comme un couteau, juste un temps trop tard : Vous voulez peut-être un café ?

(…)


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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 06:48


Je remonte  l’estran vers la laisse brune ; algues échouées, bois flottés ,  filets emberlificotés . Je détaille les nœuds de nylons et de cordages , les pontes lisses ou gluantes , les flacons de plastique tachés de goudron . Parfois la main tendue d’un gant de travail noir ou bleu gonflé d’air semble  faire signe.

 Chez nous face à la mer, j’ai mêlé dans une  coupe transparente les morceaux de verre usés, les débris de nacre, les menus vestiges de plastique glanés chaque matin sur la plage. Chaque jour son signe,  aujourd’hui  une bille de bois usé aux  fibres saillantes roule entre mes doigts. Enfermée contre ma paume au creux de ma poche, elle chauffe et vibre doucement.

Je nous revois longer les vagues , nos pas traçant des routes invisibles et enchevêtrées.

Je te sens près de moi (...)

Photo: merci Julie



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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 06:44


Chair ferme sous la pulpe de ses doigts,   mollesse du gras contre la couenne  dure,  elle divise la tranche épaisse. L’acier luit sur les bandes rosées striées de blanc, la lame  pénètre sans effort la masse élastique. Elle  rassemble les lardons pour les répandre au fond de la sauteuse où, déjà frémissant,  le beurre  enfle de bulles ambrées. Elle étouffe la cuisson d’une nuée de farine et remue les dés allongés du bord de la spatule  avant qu’ils n’accrochent.   Elle ajoute le jus de viande à l’instant où ils allaient durcir ,  un fumet  musqué  corse l’effluve . Le verre de vin blanc éclaircit le mélange, le doigt de madère y appose sa note d’orange, l’arête de bois   l’effleure à peine , le moment est venu.

Sous la lampe  qui auréole d’argent ses cils baissés  et ses cheveux platine, la valse de ses mains   nues aux  ombres sinueuses incorpore les lamelles de truffes (...)


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Published by Léonie Colin
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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 06:11


La porte s’entrouvre doucement, le coup de sonnette a chevroté avant de s’éteindre. Ils restent sur le seuil , la mère cramponnée à la poignée , le fils  sur ses talons, les deux regards fixent le bureau d’accueil.

Ils entrent à  petits pas,  trop près l’un de l’autre, les mains du jeune homme agrippées l’une à l’autre, celles  de la femme accrochées à son sac.

_ C’est rapport au travail, quand un patron paye pas les heures, c’est son patron, il lui doit des heures…

_ Vous cherchez le greffe des prud’hommes…

_ On nous a dit que c’était là, quand les patrons ne payent pas.

Ils sont venus de Louvigné St Georges ou st Brice, ils se sont garés à l’écart du tout-petit centre ville, ils ont cherché la rue et monté les  étages , portés par la révolte . Parce qu’avant , sur ce palier, il y avait le tribunal des Prud'hommes.

_ Vous savez, ici c’est l’éducation, les écoles.

_ Oui mais son patron l’a pas payé.

Il faut le leur dire,  comme au monsieur de la semaine dernière , comme à la jeune femme essouflée  lancée  par la colère jusqu’à l'étage: les Prud'hommes c’est fini, y en a plus, c’est à Rennes maintenant. Pas plus de quarante kilomètres, mais un autre monde,  il n’iront jamais là-bas. Sinon peut-être en ambulance pour une maladie.

Je leur donne une  carte, tapée pour ces occasions qui reviennent tout le temps.

_ Il faut appeler là, c’est l’inspection du travail , téléphonez-leur.

Ils lancent un dernier regard vers le bureau avant de partir, je les suis des yeux dans le couloir. Ils vont retourner avec  tous ceux qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas. Les mal fringués, les pas à la mode, ceux qui ne brûlent pas de voitures , ne passent pas à la télé. Les invisibles.

Ils vont peut-être appeler le numéro. Pas sûr. Ils vont peut-être supporter, ça comme le reste , et continuer leurs vie cachées et silencieuses.

Comme tous  les ruraux  qui n’existent pas, excepté le temps d’une moquerie. Ils vont retourner là où personne ne va jamais et continuer d’imploser.

En silence.


Photo: merci Julie
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Published by Léonie dupont
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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 07:16


Les épaules contre le mur encore chaud , Jeanne regarde le bleu du ciel foncer et l’or apparaître vers l’ouest. Crépitements minuscules, un instant recouverts par la cloche de l’église toute proche, insectes et plantes semblent reprendre vie après la fournaise de la journée.  Albine colle son dos au granit et relève tant qu’elle le  peut son cou voûté ; les mains dénouées  étalées sur l’assise tiède elle agite ses espadrilles , ses pieds ne touchent pas le sol .

- C’est le meilleur moment, hé ? c’est tranquille …Mais moi je n’aime pas trop de tranquillité, tu sais ? chez moi la radio est allumée tout le temps , même la nuit. Moi je suis seule , plus d’homme et pas d’enfant… reprend la vieille femme avant de se taire, les yeux mi-clos, le visage serein.

Jeanne soupire, soudain en paix dans le jardin exténué de chaleur. Elle savoure  le silence partagé avec une    inconnue qui n’attend rien  ; de temps en temps une voix étouffée franchit les haies  le temps d’un rire ou d’un appel. Les tasses blanches posées sur les dalles attirent les moucherons , un téléphone sonne à travers l’ épaisseur des murs et des buissons (…)


Photographie, merci Sidonic
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Published by Léonie Dupont
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