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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 14:11



Elle marche derrière la Noire, la  chèvre osseuse dont les longues mèches acajou brillent  sur la robe brune. La corne des fins sabots tinte parfois sur une pierre ou un à-plat plus tassé. La petite suit les hanches pointues et  la  queue retroussée,  évitant  les déjections noires et luisantes parfois semées  sur l’herbe rase. La tête baissée sous le licol, la biquette piétine derrière la vieille femme qui avance d’un pas régulier. Sa main gauche serre son poignet droit dans son dos , ses  doigts raidis autour de  la chaîne sombre , ses épaules et sa tête dépassant à peine les arabesques vertes  . Le chien ouvre la marche, le pas vif et la truffe au ras du sol. De temps en temps la Noire  , tentée par une pousse odorante,  résiste  et risque un écart ; les maillons de fer tintent sur son bêlement et le convoi reprend son rythme silencieux. Engloutie dans la fraîcheur des fougères, la petite longe leurs tiges luisantes, jaunes et dures comme de très hautes pattes de poulet. On ne voit personne sur la lande, on ne trouve rien non plus sinon quelques cartouches vides à la saison. Parfois  une plume de geai d’un bleu scintillant ou une pierre ornée d’un quartz laiteux, jamais  d’objet fabriqué. L’extraordinaire de ce fil clair accroché  aux buissons,  c’est qu’  ici rien n’arrive qui ne soit déjà arrivé la veille et  les jours d’avant (…)
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Published by Léonie Colin
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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 00:32


Deux heures du matin, elle quitte la fête  dans la nuit bleu marine, ses semelles roulent sur les galets des trottoirs, elle descend  vers le port . Les voiliers alignés cuivrés par l’orange des lampadaires  , les  drisses  aux tintements métalliques, l’océan qui roule comme une menace derrière la jetée. 

Sur l’esplanade, une fine silhouette dessine un angle avec son ombre  .  Au milieu de la flaque de lumière , la tête levée vers le cerf-volant de plastique noir et luisant, le fil au bout du bras tendu, l’enfant semble ne pas la voir .  Elle  s’arrête au bord du  disque  clair .

_ C’est toi qui l’as fait ? Il lui répond sans la regarder comme s’ils poursuivaient une conversation familière - J’ai pris  un sac poubelle et des baguettes , mais il ne vole pas droit, il tourne au lieu de monter . Il est mal équilibré, il faudrait le démonter et refaire les liaisons.

Peut-être dix ans, les cheveux aux épaules, une fossette sur le menton. Ils observent en silence l’aile brillante qui tournoie sans s’élever, le plastique mal tendu claque dans la brise en jetant des reflets blancs. Elle sent qu’il attend autre chose, elle n’a pas non plus envie d’arrêter là 

 -Tu veux   boire un chocolat  sur mon bateau ?

Sans un mot, il enroule le fil  autour d’une planchette et la suit sur le ponton (…)

Merci Julie pour la photo
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Published by Léonie Dupont
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5 décembre 2008 5 05 /12 /décembre /2008 06:23



Elle est assise le dos droit , sa mauvaise jambe pliée de biais, les épaules contre le papier peint de la cuisine étroite. Entre ses mains  ridées,   le   couteau creux  détache  un copeau orangé  le long d’une carotte. Les lames d’oignons sur la planche ,  l'odeur de  l’huile  d’olives chauffée  .

Elle s’extrait du tabouret , boitille jusqu’au faitout  où crépite  la fondue de légumes , verse l’eau de la carafe et jette le cube de bouillon.

En somme , on va pouvoir discuter tranquille  le temps que ça cuise,  tu aimerais un café ?

Elle dit toujours « en somme ».

Je pose un peu de  fardeau sur le bois usé de la table. Elle tourne son café.  Chaque mot m’allège , son silence m’aide au-delà de tout.

Elle n’a pas regardé l’heure,  l’effluve lui dit qu’il est temps. Elle revient à son fourneau, ajoute le curry, le lait de coco et plonge le mixer le temps d’ un court vacarme.

Le silence revenu, elle décroche la louche d’aluminium cabossé ,  emplit deux bols  et les pose sur un plateau :

Une petite soupe et on y verra plus clair.

(photo: merci Khassiopée)









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Published by Léonie Colin
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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 06:16

Dormir chez Victor.

Pas dans le monument de bois sombre , ni dans la  chambre aux allures de prétoire, au-dessus. Pousser le verre épais de la porte, traverser le palier tapissé de livres et faire craquer sous mes pieds nus les marches de l’escalier enroulé. Poser la main sur la rampe,  regarder ma peau briller à la clarté  du puits de lumière. Sous le toit entre les deux bibliothèques , parcourir l’ombre diluée par la verrière  . Approcher des longues vitres, la mer comme un satin jusqu’aux lueurs pointillées de Sark et d’Herm. Quelques bateaux de passage, l’horizon  en fuite.

En bas l’ombre du port , les phares qui se répondent,  les toits en escalier jusqu’aux frémissements du jardin . 

Me réfugier dans la  chambre basse,  m’allonger sur la couchette étroite , les cloisons de   bois contre ma tête et mes pieds. Y appuyer mon dos. Ecouter la maison vibrer. Attendre le sommeil.


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Published by Léonie Colin
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3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 06:43


 

Les  chants des grenouilles et des crapauds montent de l’étang en contrebas, l’air palpite. L’obscurité gagne jusqu’à la cime des hêtres, leur ramure découpe un plafond d’encre au-dessus du parc. L’orage arrive,  lacérant le ciel au loin , chaque éclair dessine les contours noirs  des feuillages .  Les roulements encore assourdis vibrent déjà comme  une avalanche de pierres  contre  les ardoises  et les hautes cheminées. Le chat se déplace , s’assoit, se lèche, repart se poser un peu plus loin sur les dalles tièdes. Le concert des batraciens a cessé. Tout le jardin attend.

Le vent arrive en premier,  dans les branches puis sur sa peau ; un frisson agite le massif de bambous, crissements de papier froissé  annonçant les violentes secousses de toutes les tiges sèches. Le grondement  devient énorme, la brise  se jette contre les murs  et les statues .
Elle se raidit,  l’ombre de ses cheveux  se plaque sur son visage. Les séries d’ éclairs se précipitent , le tonnerre les accompagne à coups de fouet. Mitraillage  de la pluie sur   les feuillages , odeur de  terre mouillée , milliers d’aiguilles contre sa peau .

 Le jardin n’est  qu’un chaos crépitant. Elle entre,  assourdit le vacarme de l’eau derrière la porte-fenêtre  , et va se  poster dans le  hall, ruisselante (...)












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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 06:35


- Faut qu’on arrose la plante…

- Téléphone pour toi , le conservatoire.

- Je prends, si tu peux m’envoyer le tableau des animations en pièce jointe pendant ce temps…

- Ouais, attends, je vais chercher le courrier.

- Ton portable sonne.

- Merci, je le prends en même temps

- Faut qu'on arrose la plante



        




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Published by Léonie Colin
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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 07:06

 

La brume noyait les rochers roses quand nous avons quitté le port, ce matin-là . Vous à la barre et moi à l’avant pour chercher des yeux les balises , c’était avant l’électronique. Le bateau serait vendu un mois plus tard , nous le savions tous deux ,  chacun de nos gestes le disait. Portés par le tempo du moteur, nous avons traversé deux heures de gris, mer et ciel mélangés à l’estompe .  Quand le rideau s’est levé brusquement, le phare des Héaux nous faisait signe, encore loin mais déjà si grand. Vous êtes descendu  préparer  un peu d’anis jaune brouillé d’un doigt d’eau, et vous vous êtes posté sur le pont au pied du mât. Depuis la barre, je vous regardais fixer le phare et son cortège de roches. Votre verre serré au creux du poing comme vous  faites toujours. Nous avons longé l’alignement des bouées aux noms étranges, vous vous teniez immobile, tourné vers les arêtes de granit griffées par les courants. Un adieu, sans les mots et sans tristesse. Lorsque vous êtes revenu vers le cockpit, vous m’avez dit : 
-  Tu as vu comme ils nous ont regardés partir sur le mouillage ? Ils se disaient voilà un vieux qui s’est trouvé une petite . 
J’avais vu. Nous avons ri.
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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 12:00

En cliquant la première photo, vous vous rapprocherez de  Varaville sur mer,  lieu de grand vent, d'embruns, de chaleur humaine et de culture alternative ...Vous pouvez aussi cliquer le Milan Club pour en savoir plus , et la cheminée pour être tout à fait fixé.



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Published by Léonie Colin
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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 09:15





 On se pèle, on caille , c’est ouvert à tous les vents à cause de la fenêtre cassée . De toutes façons, maintenant,  faut qu’on déménage, heureusement qu’on a  juste nos sacs et le chien . On était pourtant les rois depuis qu’on avait dégotté ce palais : pavillon  avec jardin s’il vous plaît. Pas tout à fait ça côté décoration, salle de bain ou chauffage, mais ce qu’on était  tranquille ! A se demander comment un endroit pareil est resté libre jusqu’à ce qu’on tombe dessus .

C’est l’Indien qui l’a trouvé, il ne parle pas beaucoup mais ce jour là à la caravane , on a  compris qu’il était content. Je le regardais arriver depuis l’ancienne mine de craie où on vivait tous les quatre, je n’avais jamais vu son pas aussi léger. Il nous a fait entrer le soir, discrètement rapport au voisinage,   et on a fêté ça. Une maison  camouflée par la jungle d’un jardin, ça nous arrangeait. On a peaufiné un peu l’aménagement, quelques matelas, quelques caisses, on a même tiré un fil pour une lampe et la télé. Idéal à part le froid, quand on ne trouve rien à brûler dans la cheminée. Gingembre a souvent le nez violet au-dessus de son écharpe en tricot nouée comme une corde de pendu et l’autre , là, l’Estragon, semble  parfois   congelé avec ses doigts décharnés sortant des mitaines comme ceux d’un squelette. Lui, c’est l’aristo de la bande, simple et bon comme du pain frais mais  infoutu de causer comme nous  . Sous la torture il ne pourrait pas sortir un mot sale, ni même légèrement jauni ou marqué d’une auréole. C’est pas qu’il soit moins crasseux que nous autres, mais  dès qu’il ouvre la bouche c’est fleuri et ouvragé comme une console Louis XVI : rosaces cœurs et rubans. Il vendrait du lait à une vache  avec son accent chochotte qu’on se demande s’il est pas de la jaquette, ou au moins anglais. Enfin moi je sais ce qu’il en est. On m’appelle Cannelle,  ces oiseaux-là sont un peu mes fiancés et  , s’il n’est pas le plus viril , Estragon n’est pas  le plus mal placé dans mon cœur. Il y a aussi l’Indien, lui il pourrait faire peur avec ses longs cheveux noirs, son air ensauvagé et son tatouage sur le front. Il est  de Bénodet,  mais c’est pas écrit sur sa figure. En le regardant on lit plutôt les coups, le jaja plus qu’il ne faudrait et quelque chose de pas drôle qu’il traîne avec lui depuis l'enfance. Même si ça n’est pas facile d’imaginer petit un pareil gabarit. Mon troisième amoureux  c’est Gingembre, le roi des histoires,   sortir . Ces moments-là ne sont pas les meilleurs, heureusement que j’ai les deux autres pour me remonter  le moral. capable de nous emmener au bout du monde rien qu’en tchatchant . Entre deux coups de blues. Le problème c’est qu’il peut aussi passer quinze jours sans parler, le regard fixe, sans pouvoir dormir ni

Avec ces trois, je ne suis  jamais seule et souvent joyeuse. Malgré tout. Ce sont mes amis, et aussi  mes enfants ; ils me rendent plus heureuse que celui qui ronflait tous les soirs dans mon lit  quand j’étais une dame. Du temps où j’allais  chez le coiffeur tous les dix jours, où je tenais la maison d’un monsieur de moins en moins gentil, mon mari. Celui qui m’a finalement rendu service en me laissant pour une jeune. En fait de coiffeur maintenant je soigne la lourde tresse de plus en plus blanche que je pose sur mon épaule. Pour le reste je ne sais pas, on a  juste un petit miroir qui sert à Estragon pour se raser, on n’y voit pas grand chose, d’ailleurs je ne m’y regarde jamais.

 On était heureux tous les quatre jusqu’à l’arrivée du Petit. Celui  qui a décidé d’être notre chef dès qu’il est entré dans la maison où personne ne l’avait invité.

(...)




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Published by Léonie Colin
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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 06:59
                                                  Organigramme



L’ordure.

Elle s’applique à calmer sa respiration, les battements de son cœur  résonnent dans sa tête, ses pieds l’entraînent au long du couloir. Comment a-t-elle pris congé ? Elle a l’impression que son corps se déplace hors contrôle    pour s’éloigner de lui.    L’ instinct de survie a pris les commandes. 


Quelques minutes plus tôt, assise face à lui . Blaise la fixe de ses gros yeux bruns,  il aime prendre l’ascendant, ça marche avec certains . Le front haut , elle subit le déversement verbal habituel. Dosage de force brutale et de venin :

- Vous devez bien vous rendre compte que ce n’est pas possible , nous n’accepterons pas que la chute des résultats continue . Votre service met toute la Société en danger. Moi, vous  connaissez mon approche humaniste , je vous ai toujours soutenue, je comprends vos difficultés , mais le DG…

Elle coupe et renvoie sèchement comme elle sait le faire : 

- Il n’y a pas de chute des résultats, il y a eu un léger fléchissement de la progression en mars.

Elle observe le  regard marron derrière les lunettes, le teint coloré tournant à la banane plantain. Elle n’entre jamais dans son jeu, elle ne cède rien , elle n’a pas peur. Il hait cela , il a besoin de la légère odeur de crainte qu’il provoque en tête à tête , surtout chez les femmes. Elle sent qu’elle le met hors de lui. Une antillaise en plus, une black, ça doit accroître son excitation, une subordonnée doublement dominée, femme et descendante d’esclave…Elle  sent revenir ses obsessions, comme chaque fois,  devant  la masse de férocité et d’irrationnel débordant du   haut fauteuil . Le sourire doucereux, les sous-entendus malsains, la molle obscénité de la main droite caressant la cravate de soie ...

Attendre  . Le regarder partir vers le n’importe quoi coutumier,  se griser  à la puissance de son siège au huitième étage, à la jouissance de sa propre parole que nul ne conteste. Il les a tous pliés  un jour ou l’autre.

 A part elle.

Posément , elle évalue  l’ exaltation de Blaise et  place son estocade. En s’appuyant sur l’amont :     

- Les chiffres de mai ont remonté en données corrigées, mon service  a communiqué  le rapport de performance au DG la semaine dernière. Vous êtes destinataire d’ un double, vous ne l’avez pas reçu ?

 Sans l’ombre d’un sourire à sa question purement formelle, elle le fixe. Les pupilles de l’obèse  trahissent  la haine . La subordonnée qui l’a court-circuité  le lui annonce doucement,  le regard droit et les mains détendues. Le parme de ses joues tourne au violet, son sourire s’étire jusqu’au rictus, il inspire .  Elle sent le coup partir, elle est prête.

 - Justement , à propos du DG, Madame Eucharis,  il s’est étonné de vous voir quitter le conseil la semaine dernière sans explication. Surtout que  c’était la deuxième fois . Il s’interroge…c’est vrai que vous avez tout à concilier maintenant, et votre vie de femme a ses exigences aussi… Dans votre situation pas facile d’être à 150% comme le sont vos jeunes collègues les plus performants.

(...)


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