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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 21:07

                                         



Je la retrouve chaque matin. Assise dans la cuisine pour un premier café , je la sens s’insinuer sous mes paupières , elle m’appelle sans bruit et trace un sentier invisible dans la maison vide. Sur mon tabouret, je retiens la part de moi  qui cède , me tire , essaie de m’entraîner hors de la pièce ,  me faire traverser le couloir , entrer dans la salle à manger, longer la table vide et les chaises opposées sous le lustre  agrippé à la moulure du haut plafond.

Dans l’armoire bretonne sombre et luisante , sous les quatre étagères où s’alignent les boîtes couvertes de toile   , tout en bas où l’ombre envahit le meuble aux relents de cire, c’est comme si je le voyais. Il me suffirait d’allonger le bras pour le saisir ; je perçois  sous mes doigts la douceur molle du tissu un peu satiné et le cordon plus raide, torsadé de fil encore brillant qui ferme le sac. Impatiente, j’écarterais les fronces pour passer la main à l’intérieur, je reconnaîtrais la tige froide et lisse, je sortirais la clé , je la frotterais contre ma manche  pour  rendre leur éclat aux  arabesques de l’ anneau doré. Je refermerais l’armoire en empêchant  les gonds de grincer ; ni trop vite ni trop lentement sous peine de les entendre  geindre lugubrement.

Malgré mon impatience  j’irais calmement vers la porte-fenêtre  et  ses petits carreaux  masqués d’un voile ancien. Je tournerais la poignée , oeuf de  porcelaine au creux de ma paume,   en forçant le ressort  grippé , le mécanisme résiste de plus en plus . La variation ténue à l’entrée dans le salon, la clarté , la douceur des  tentures et des coussins défraîchis après la  longue table noire flanquée de dossiers  droits . Au-dessus  du sofa, je suivrais des yeux la ligne des montagnes devant un ciel pastel, le petit paysage suisse peint sur le bois fendu dans son cadre de châtaignier. Au milieu de   la console de marbre rouge et blanc, le coffret d’acajou  attend. Je tourne deux fois  la clé dans la serrure, mon souffle  se presse quand  le couvercle  se lève. 


Il est couché sur la peluche rouge et fanée,  fermé comme un cadeau qu’on reçoit le cœur battant , cellophane transparente sur  papier glacé couleur de désert. L’animal majestueux devant les pyramides , l’arc des lettres   gravées d’or , puis le pli plat couleur argent sous la fine bande . On la retient de l’index pour l’empêcher d’éclater lorsqu’on déchire de l’ongle  un carré sur la tranche. Elles apparaissent alors miraculeusement rangées, les tronçons  des filtres immaculés serrés les uns contre les autres. Taper doucement le fond du paquet pour  en extraire la première du bout des doigts, la faire rouler  en pressant légèrement  la cellulose , l’effluve s’échappe  par l’autre bout du cylindre . Sa rondeur entre les lèvres, le léger crissement sous la fine pellicule, le fouillis doré et odorant des fibres tassées.

Le briquet bon marché est là aussi,  son plastique terni, sa mollette rouillée qui ne tourne plus. Il faudrait dégotter une pochette plate d’allumettes , arracher une de ces lamelles de carton qui  plient parfois avant de s’enflammer. Elle rallumerait le souvenir  de petits matins , de soirs frileux, de journées grises,  réchauffés au coin d’un  éclat menu. Le point de combustion qui perce la nuit avant de s’effacer , éloigné de la bouche par des doigts nerveux, les regards jamais si proches que lorsque les lèvres s’arrondissent ensemble, l’intensité des visages rougis par de minuscules flambées , les nuages bleus qu’on souffle à plusieurs avant de s’assoupir  et ceux qu’on dessine à deux au réveil. Je n’oublie pas ces incendies minuscules,   feux de joie   qui m’ont longtemps réjouie. Leur souvenir balise le trajet de la cuisine au  salon  que je parcours les yeux fermés sans quitter mon siège.

Parfois lorsque l’envie me prend, je ne résiste pas à nos retrouvailles du matin, je  la laisse m’entraîner vers la salle à manger,  j’ouvre l’armoire bretonne, j’extrait la clé du sac, je longe la grande table vers la porte vitrée, je contourne le sofa, mes yeux suivent la ligne des montagnes et se posent sur la console. Le coffret m’attend , je soulève le couvercle d’acajou .

Sur le paquet de blondes inentamé , la  page d’agenda arrachée . L’encre a passé avec les années, son bleu fané semble se dissoudre dans les fibres du papier.

L’écriture est la mienne :  7 juillet 1985 à 9 heures, dernière cigarette .

La longue boîte refermée, la clé deux fois  tournée , je  vais réchauffer un café.


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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 07:33

Savoir finir


 Son front effleure la vitre du train . Réveillée en sursaut  , elle se redresse  brusquement. Ciel  du petit matin dans le large cadre du hublot, champs et villages en accéléré. Solenn  détourne les yeux vers les visages des voyageurs , regards éteints, écouteurs aux oreilles certains terminent leur nuit , d’autres se  penchent sur des journaux, des magazines , des ordinateurs, peu de livres. C’est ce qu’il verrait d’abord s’il était là, elle croit  l’entendre:

- La littérature ne fait plus recette, même dans les gares. Ce n’est pas une raison pour en cesser le commerce  …

Elle en sourit toute seule, ça veut dire quoi,  commerce ? Les prises de bec  autour d’un petit café ? Les    Le  énième récit des manies d’un auteur ?  Peut-être son empressement  auprès des belles clientes, lorsqu’il se redresse et égalise  ses mèches blanches de la main, le badinage aux lèvres … Sûrement pas le chiffre d’affaires ni le bénéfice de la librairie. polémiques anciennes avec les habitués finissant par se citer eux-mêmes ?

 Hier matin , il  lui a glissé dans les mains le paquet et l’enveloppe. Elle en a  sorti  les billets de train et l’a regardé sans comprendre . Il parlait vite, à mots choisis comme toujours :           

- Regardez  les emplois que vous trouvez ici, vous aurez la même chose là-bas, et en plus vous parlerez anglais dans  six mois .

Son envie de hurler :

- J’ai un emploi ici,  je ne peux pas rêver mieux !

Il lui répondait sans qu’elle ait rien dit :

- On ne peut pas continuer comme cela, il faut être raisonnable,  il faut savoir finir. A votre âge, parler l’anglais va vous ouvrir des portes , je  vous donne l’adresse de ma sœur à Londres, elle pourra vous loger, elle vous attend demain.  Vous serez bien là-bas.

Puis le coup de grâce :

-Allez-y, faites-moi plaisir , le paquet, vous l’ouvrirez après mon départ.  

 Personne ne lui fait faire ce qu’elle ne veut pas. A part lui.

Elle a assuré la suite de la journée sans moufter, poussant la bravade jusqu’à prendre congé comme d’habitude :

- Alors bonsoir , j’ai fermé la porte du fond !

Sans attendre sa réponse étouffée par les épaisseurs de papier qui les séparaient, elle a posé sa clé  au milieu du registre ouvert et tourné les talons . Portée par la colère, résistant à l’ envie de lui crier par-dessus son épaule :

- Et bon courage pour les offices, bien du plaisir !

C’est Mano , l’ami proche, qui a subi l’explosion , sa rage   retenue et augmentée au fil des heures :

- Trop vénère ! il m’a jarretée et il  m’envoie là-bas à l’arrache ! j’en ai rien à battre de l’Angleterre …

 Puis elle s’est tue, pour préparer son sac et prendre congé des autres, avec émotion.  Sans  commentaire , son train partait tôt, elle voulait se coucher de bonne heure.


Leur premier jour. C’était un  après-midi d’hiver , une pile d’ouvrages  entassés par terre empêchait l’ouverture complète de la porte. L’atmosphère   tiède  consolant du  froid humide de la rue,  les tables couvertes de livres, les étagères surchargées, l’escalier encombré et l’étage dont le plancher ployait sous la charge : elle arrivait chez elle. Abandonnée au creux de la banquette , elle se repasse le film de leur rencontre, elle le retrouve tel qu’elle l’a vu ce jour-là . Grand , légèrement voûté  mais soucieux de se redresser, les cheveux blancs coiffés en arrière  , la faconde d’un amateur de conversation . Soixante-dix ans, peut-être plus . Vieux, comme tous les plus de quarante ans, mais classieux. Sa voix bien posée :

- Oui, oui je l’ai , le catalogue Méraux, bien sûr , celui de l’exposition de cet été , je le vois très très bien : une couverture ocre , je vous le garde dès que je le retrouve, oui oui bien sûr…

Comme pour  se convaincre lui-même :

 -  Il ne doit pas être loin, on le trouvera dès qu’on arrêtera de le chercher, je vous le mets de côté , bien sûr… Tenez, dès que je le trouve, je vous téléphone, voulez-vous ? je note votre numéro , voilà, où est mon calepin 

Sans lunettes, quasi au jugé, il faisait mine d’écrire dans un cahier aux pages bombées et froissées. La cliente   par renoncer et partir. Se croyant seul, les coudes appuyés au comptoir croulant sous les volumes, la face dans les mains, il récupérait quelques forces. Il avait découvert Solenn en relevant les yeux .

- Je suis venue pour la place,  à  l’agence Deverre on m’a dit de passer …

Dans un sursaut, il  lui tendait la main en souriant :

- Ah bonjour, très bien , vous allez pouvoir commencer , il va falloir ranger et trier les livres par ordre alphabétique des auteurs.

Elle se demanda un instant si il l’avait bien vue. Ses longs cheveux vaguement tressés et rasés sur les tempes, le pantalon effrangé cachant d’énormes chaussures et le piercing qui lui traversait la lèvre inférieure… L’expression surprise, effrayée puis hostile provoquée habituellement lui manquait presque . On l’avait prévenue à l’agence d’intérim:

- A vingt-deux ans sans formation avec votre look, faut pas espérer autre chose que la plonge ou le ménage !


L’employée, à peine plus âgée qu’elle, coiffée et maquillée comme une vieille . Solenn avait  insisté pour la librairie

. Jamais elle n’avait eu envie d’une des « missions » des affichettes, c’était la première fois. Elle avait tout accepté depuis quatre ans, des bacs à vaisselle  aux chariots de ménage , la nuit . Là c’était différent, elle tenait à y aller . La jeune femme avait cédé :

  - Essayez si vous voulez, de toutes façons c’est  particulier, personne ne reste là-bas.


Elle avait reconnu l’espace encombré, les amoncellements d’ouvrages , l’équilibre  fragile des piles constituées sur des critères variables. Elle retrouvait la sécurité  des alignements, l’odeur du papier, la rigueur carrée des couvertures. Dans la maison isolée sans téléphone où elle avait grandi, les centaines de livres l’avaient toujours protégée. Seuls signes qu’il existait autre chose ailleurs, avant , et qu’il y aurait une suite à son histoire.

Issus d’ héritages hasardeux , leurs rangées devenues horizon et  rempart, ils l’avaient protégée du désespoir pendant les longues années de son enfance. Evasion les meilleurs jours et consolation les pires, ils ne la trahissaient jamais. Depuis sa fuite elle avait rencontré des groupes ordinaires où l’insulte et l’abaissement de l’autre ne tenaient pas lieu de relation ; elle avait appris à ne plus se défendre, à être aimée, à recevoir ce qu’on lui donnait. Seule séquelle de ces années, elle ne voyait rien dans les miroirs où elle cherchait son reflet . Même  pas le piercing qu’elle avait choisi pour marquer ses traits ; étrangère à son propre visage,  elle  ne se reconnaissait jamais sur les photographies .

Elle leva les yeux vers son nouveau patron :

- Je m’appelle Solenn

Elle  marquait un point, il se rendit compte qu’il ne lui avait rien demandé :

- Ah oui , très bien  Solenn. Alors vous êtes d’accord pour le rangement ? La poésie est de ce côté, les récits de voyages devant et les livres d’art sur la grande table. La littérature étrangère  là-haut…

Elle parcourut des yeux les volumes empilés sur des tables croulantes, des étagères débordantes ; les tasseaux cloués à la hâte  ,  le plancher de la mezzanine courbé par le poids du papier. Des pastels encadrés accrochés aux montants de l’escalier et à la balustrade menaçaient l’ensemble. Les  récits de voyage par ordre  alphabétique …alors qu’elle extrayait une couverture  blanc glacé de l’alignement , une coulée  de poches s’engouffra dans la brèche . Le libraire  arrivait vers elle , un embrouillamini de fils électriques entre les mains :

  -Ecoutez, voici la guirlande, puisque vous êtes là, et que nous sommes en décembre, nous allons l’installer.

 Aussi ralentis et précis que s’ils jouaient au mikado, ils entreprirent de faire serpenter dans la vitrine  le faisceau   L’éclat des  ampoules survivantes , pauvrement  ternes parmi les décorations tapageuses de la rue, sembla le satisfaire. Solenn  approuva,  les festivités de Noël  l’embarrassaient faute de savoir se réjouir à l’unisson. hérissé de lampes poussiéreuses .

Mano, qui travaillait  dans la boulangerie d’à côté,  passa   la chercher  ; marchant le long des quais  ils revinrent ensemble à l’appartement  partagé à cinq ou six selon les amours du moment.

-Un peu vieux,  le taulier  , non?

 -Il est tranquille, ça va .

 Elle n’osa pas lui dire qu’elle  le quittait  à regret ce premier soir.

L’hiver s’installait ; jour après jour elle  prévenait les éboulements , repérait la place de chaque ouvrage dans l’organisation  qu’il avait pensée. Devenue experte  en paquets cadeaux sur  coin de table , elle l’ écoutait discourir avec bonheur. Un livre au  bout  des doigts , il  invoquait des atmosphères , des souvenirs . Il entraînait le client , plaisancier retenu au port ou adolescent, vers ce qu’il allait aimer . Dissimulée par les piles qu’elle refaisait sans cesse,  Solenn comprenait parfois à sa voix enjôleuse , presque roucoulante, qu’une cliente lui plaisait . Elle souriait sans les regarder. L’effort partagé pour  contenir le flot  des publications nouvelles les rapprochait. Aux murs sans cesse effondrés , il fallait  adjoindre des  étais, des surplombs, des bordures de nouveautés.  Chaque avalanche maîtrisée augurait un prochain écroulement, la boutique parvenait à peine à rester émergée contre les assauts des vagues éditoriales . A l’intérieur des frontières de papier  prévalait sa règle : ce qu’on aime on le garde. Il acceptait de bonne grâce les publications  d’auteurs connus qui partiraient vite , Ceux-là nous font manger ! souriait-il. Il se montrait intraitable quant aux invendus qu’il avait choisis : ils resteraient en dépit du manque de place :

 - Il y en a que je peux envoyer au rebut sans états d’âme, voyez-vous, mais pour certains c’est impossible. Voyez Jacques Chauviré , c’est vrai que je n’en ai pas vendu, mais si quelqu’un vient pour lui, il sera heureux de le trouver…Antoine quoi qu’il en soit , je le garde. Quand  il est passé  au magasin il y a vingt ans, nous avions eu cette délicieuse conversation à propos de Melville.

  Ils s’entraidaient , complices et apaisés : il la soutenait de son équanimité frondeuse, elle lui offrait son énergie . Elle qui n’écoutait jamais personne, adhérait à  ses choix sans condition. Convertie au plaisir nouveau d’accorder sa confiance,  elle rangeait inlassablement et cherchait avec lui  comment loger davantage d’ouvrages dans toujours moins de place.

 Tout commença  lorsque  la femme âgée, menue et très droite, entra comme chez elle . Turban  et boucles d’oreilles, vêtue d’un manteau de fourrure qui craignait  grave ,  elle avait filé droit vers le libraire . Les bribes de leur conversation traversaient l’espace encombré. Occupée à regrouper les écrivains portugais et brésiliens , Solenn, les surveillait de loin

 -Vous ne pouvez pas continuer comme cela, c’est un gouffre, le comptable…les résultats…soyez réaliste…En plus vous êtes sans cesse debout, à votre âge, vous allez vous épuiser.

 Il lui avait coupé la parole d’un ton enjoué :

  -Mais je ne vous ai pas présenté ma collaboratrice, Solenn , venez s’il vous plaît. 

Reposant le Pessoa sur la table , elle se dirigea vers l’arrivante qui, elle,  remarqua vite sa tenue. Le regard bleu accrochait son piercing et ses vêtements , plus déchirés mais toujours informes . Encore heureux que j’aie coupé mes cheveux , se dit-elle, la daronne aurait fait une attaque .

-Je vous présente mon épouse.

 La voix  du libraire, exagérément calme, trahissait la tension. La femme  effleura la main de la vendeuse et tourna les yeux ,  pressée de reprendre la conversation. Revenant aux  lusophones , Solenn avait jeté un coup d’œil derrière elle. Diversion manquée , elle le sentait sur les charbons ardents . La voix claire , aiguisée par l’âge, argumentait calmement. La porte doucement refermée derrière la visiteuse , il dut s’accouder à  la caisse et  se retirer en lui-même, les yeux fermés. Entamé et vieilli comme le jour de leur rencontre. Elle respira  lorsqu’il la rejoignit  en souriant :

 - Mon épouse m’épuise. Elle veut  que je cesse l’activité. Mais pour quoi faire, je vous demande un peu, vous me voyez jouer aux cartes ou aux boules ?

 Elle ne  voyait pas, elle n’essayait  pas, refusant l’idée même de la librairie fermée . Il poursuivait :

- En plus, dès que j’aurai arrêté ils ouvriront un magasin de vêtements, il y en a déjà plein la rue !

Reprenant son rangement, elle avait lancé :

- On ne pourrait pas organiser une table autour de l’esclavage ? Plusieurs lycéens sont venus demander Bug Jargal.

-Ça c’est une idée , écoutez, je vais monter chercher plusieurs ouvrages auxquels je pense, un livre de photos  sur Gorée , tenez et puis il faudrait y mettre le Naipaul, A la courbe du fleuve, vous l’avez lu ?

Chaque fois qu’il lui posait la question , elle repartait  le soir pressée de retrouver  son lit, sa petite lampe et la solitude propice à la découverte. Ils en parlaient longuement les jours suivants. Avec lui, elle cherchait le mot juste  , elle se sentait comprise.

Les derniers temps pourtant plusieurs choses avaient changé. Il ne badinait plus avec les jolies clientes  , ne commentait plus les  mémoires de jeunes chanteuses . Ses moments de repli   devenaient fréquents, ses décisions impulsives plus rares…. Craignant de l’embarrasser , elle avait cessé de   suggérer des changements . Un soir il avait perdu pied en descendant au sous-sol par la trappe. Trébuchant  en compagnie d’une pile de romans d’amour, il avait évité la chute de justesse. Une fois de plus elle s’était activée à réparer les dégâts, sentant monter entre eux une peur dont ils ne parlaient pas.


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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 07:16

 L’hiver se terminait. Jour après jour le soleil montait  plus haut sur les murs de granit lorsqu’elle longeait le quai  pour aller travailler . Un matin en ouvrant la porte, elle s’ arrêta la clé à la main. Une haute silhouette barrait le passage vers le fond du magasin. Posté dans l’ombre, drapé d’un manteau aux plis lourds, quelqu'un semblait attendre. 

La lumière électrique  dévoila le   rouge usé de l’énorme fauteuil à dossier droit et oreillettes qui condamnait   vers le rayon des livres de cuisine .  Solenn  évitait de le toucher et même de le regarder. Personne ne s’y asseyait. Les  enfants , qui  exploraient la librairie comme une caverne, battaient en retraite à sa vue . Certains le fixaient d’un regard flou, le pouce dans la bouche , pressés contre les jambes de leurs parents. Chaque matin, la forme  menaçante   gâchait son bonheur à pousser la porte. Les  tâches quotidiennes finissaient par la rassurer malgré tout. Jusqu’à cet autre jour. l’allée

  Arrivant de la rue le courrier entre les mains,  le son des deux  voix  doucement accordées l’avait stoppée. L’épouse était revenue, elle inscrivait sa silhouette fragile sous la voûte qu’il dessinait de son épaule  légèrement penchée. Il n’opposait plus son sourire forcé , elle ne raisonnait plus. Leurs corps sereins,  accordés comme l’ écho du  couple qu’ils avaient formé,  ils parcouraient un  livre d’art sur le lutrin  d’une table  encombrée  . Solenn s’était sentie exclue , la menace qu’elle ne pouvait nommer se rapprochait encore.

Hier matin . Elle le revoit entrer dans le magasin, un peu courbé sur le plateau et les deux tasses que le trajet a vidées à moitié .  Une fois de plus elle rattrape le tout,  évitant de justesse le naufrage. D’habitude c’est elle qui   à dix heures. Alarmée par  son énergie pour argumenter,  la large enveloppe brune et le paquet cadeau qu’il lui  tend , elle  attend. Elle le regarde en silence . Il a préparé son coup,  il trouve les mots qui charment, comme si le départ pour l’ Angleterre avait  été son rêve à elle. Elle se sent  céder. Pas parce qu’il l’a convaincue,  parce qu’ il le désire tellement. Elle a envie de l’apaiser et de lui faire confiance  ; c’est si nouveau qu’on s’inquiète  à son sujet,  cela ne fait que deux saisons. apporte le café

 Elle  sera à Paris dans vingt minutes , il lui restera une heure pour  attraper l’Eurostar. Son téléphone grésille dans la poche de son jean taille basse, elle se déhanche pour l’extraire en fusillant des yeux le vieux de quarante ans qui la fixe d’un air avide. L’écran annonce Mano, c’est vrai qu’ il l’a laissée rapidement à la gare ce matin avant de filer au travail, il allait être en retard.

- Sol, écoute, quand je suis sorti pour la pause, il y avait le SAMU et les pompiers devant la librairie. Ils l’ont  emmené, c’était fini. On dit qu’on  l’a trouvé assis dans son fauteuil,  il paraît qu’il était déjà mort depuis hier au soir …

Elle n’écoute plus. Elle éteint le mobile et ferme les yeux Elle le revoit penché en avant sur le tabouret , son animation face à elle qui se tait , entre eux les deux tasses  finissent de refroidir  dans le plateau , une petite flaque de café dessine une île inversée sur le plastique vert 

- Allez-y,  faites-moi plaisir , le paquet, vous l’ouvrirez après mon départ…

Il lui a annoncé la suite  avec légèreté, elle a feint de ne pas entendre. Chacun savait le poids des mots, ils ont fait semblant de ne pas se dire adieu  .

Elle glisse la main dans son sac, à travers le papier rouge et or du magasin, elle sent la couverture du livre sous ses doigts , elle l’ouvrira à Londres.

 La femme  assise en face  d’elle rassemble ses affaires et ajuste son rouge à lèvres dans une petite glace, peut-être qu’un amoureux l’attend sur le quai. Les conversations à mi-voix se croisent et s’éteignent . Le train ralentit pour traverser le long tunnel, l’éclairage jaunit les figures des passagers et creuse leurs regards .

Dans la vitre devenue  sombre miroir , Solenn  détaille  ses yeux brillants de larmes, le halo de ses cheveux , l’arc de sa bouche dans l’ovale de  son visage.  Pour la première fois, elle se reconnaît .



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24 novembre 2008 1 24 /11 /novembre /2008 19:25


                                                                     Retour de l’être aimé

 Elle éponge  les traces d’eau sur l’évier de pierre , essuie les carreaux bleus et  finit d’arranger le plateau . Cafetière, sucrier , petite cuiller argentée , quatre biscuits à l’orange dans la coupelle de Saxe. Celle où Maman dressait quelques minces tuiles aux amandes . La fine bordure craquante et cuivrée , le centre jaune clair à peine cuit… l’ourlet de   porcelaine  sous la pulpe de ses doigts  ressuscite   leur douceur  fondante  et leur volatil parfum de dragée  . 

Chaque  geste  mesuré par l’habitude , chaque pas  dans celui de la veille , elle traverse la salle à manger et la porte-fenêtre intérieure vers le salon. Odeur de roses séchées, le soleil de début d’après-midi ocre les voiles des deux hautes fenêtres. Assise de trois quart sur la méridienne, le dos droit et la coiffure irréprochable , elle l’attend pour partager  l’amertume du café noir et des croquants à l’orange .

Encore cinq minutes, elle se relève pour arranger les coussins, tous anciens et différents, sur les fauteuils et la chauffeuse de  Grand-Mère où personne ne s’est assis depuis  longtemps. Il ne va plus tarder. Tout est en place , les tapisseries de Maman dans le cadre et sur le sofa, le pare-feu terni devant l’âtre masqué d’une plaque de bois, le couvercle chêne clair du piano fermé,  la collection de romans dans la vitrine , et, sous sa cloche  de verre,  la pendulette dorée. Chaque samedi elle en extrait la petite clé du  vase chinois pour sept tours , son cliquetis et ses carillons  l’ont toujours accompagnée. 

Il est  ponctuel . Depuis toutes ces années, il n’a manqué le rendez-vous que pour des raisons majeures, des évènements d’un ordre supérieur auxquels nul ne pouvait rien.

La pendule finit de résonner , il est là . Sa voix emplit la pièce, son timbre grave , ses intonations un peu chantantes, le charme de son accent . La chemise légèrement ouverte , il semble avoir eu chaud . Comme toujours au cœur de l’action, il a mille choses à raconter. Elle aime qu’il arrive  ainsi , décontracté, son blouson sur l’épaule. Maman n’aurait pas approuvé, elle disait qu’un homme ne doit se montrer sans  veste qu’en cas de guerre ou d’incendie, et encore. Mais  elle est partie depuis longtemps , elle ne fera jamais sa connaissance.

 Il s’assoit sur un fauteuil. Tourné vers elle, il  l’enveloppe quelques secondes de son regard profond  . Il est encore tracassé, sa vie est  agitée . Rien à voir avec son quotidien à elle, sa solitude dans la grande maison parmi ceux qui sont partis, les uns après les autres, lui laissant la garde des souvenirs . Sans elle, qui saurait nommer les enfants apprêtés dans les cadres d’argent ? Les couples solennels , les hommes à lorgnon et les femmes à tournure ,  leur expression douloureuse échappée du corset serré ? Elle sait le nom de chaque bébé  à plat ventre sur une fourrure , elle connaît Maman petite. Son fort regard inchangé à travers les années, sous la masse de cheveux peu à peu disciplinés et affadis d’un ruban jusqu’à la stricte coiffure serrée qu’elle lui a toujours vue . Qui d’autre  saurait distinguer les services en Giens des grands-mères Schneider et  Pomiès ?  le linge  brodé de Tante Amélie ? les verres en cristal de la communion de Jean-Charles auxquels il manque deux flûtes depuis Noël soixante-trois et le faux pas de la cousine Lilette ? Les absents  l’accompagnent jour et nuit le long des murs tendus de soie passée , ils l’entourent et la retiennent de leur côté. Gardienne de leurs mémoires et garante de ce qu’ils ont laissé : l’éclat de l’argenterie ,  l’intégrité des tapisseries, les trésors des armoires. Naphtaline et santal, deux fois l’an elle glisse  des billes odorantes dans les piles de draps pliés par des disparues. Elle se rappelle les matinées des jours de linge ; Grand-Mère dans le fauteuil d’osier, Maman présidant la cérémonie et les jeunes filles maniant  les toiles. Son admiration d’enfant devant leur adresse et leur complicité , les effluves savonneux  du lin, la douceur brûlante  de la vapeur…Deux fois par mois  l’odeur de  tissu chauffé dans l’escalier et  , l’après-midi , les éclats de rire des lingères libérées des  patronnes . Comme elle aimait  se faufiler  pour  profiter de leurs bavardages. C’était le temps de la lenteur , de la certitude que rien n’allait changer .

Avec lui c’est autre chose. Il sait faire face lorsque tout va si vite  , il reste calme , elle a confiance en lui . Il la rassure dans ce monde où tout bouge, où même les mots n’ont plus la même signification. Son regard posé sur elle la trouble aussi ;  comme  celui de ce jeune homme, croisé le temps de  quelques promenades au bord de la rivière. Cet été où elle n’était pas allée  sur la côte, prétextant des migraines. Maman,  déjà malade et fatiguée, avait accepté de la laisser seule deux semaines. Quinze longues journées de liberté …

Aujourd’hui, il est comme elle  préfère : jeune, plein d’énergie. Il semble parfois plus lourd, plus posé, les yeux dissimulés par des verres légèrement fumés ; ce n’est pas pareil . Elle ne le montre pas  mais ces jours-là , elle est un peu déçue.

Elle s’appuie légèrement contre le dossier, se laisse aller sans le lâcher du regard,  l’écoute sans vraiment comprendre - c’est souvent compliqué - Elle observe  ses mains, ses yeux, sa manière d’évoluer dans la pièce , sa démarche…Il s’interroge encore,  après quelques hésitations, voire des erreurs, il va  prendre le dessus et tout va s’éclaircir. Comme chaque jour, elle le connaît depuis si longtemps. Elle craint l’élucidation, augurant son départ  jusqu’au lendemain. La pièce désertée, la solitude du petit salon retrouvée .

 L’intensité des dernières minutes, elle ne peut le quitter des yeux , il ne dit rien , un voile de mélancolie les unit. Elle sent monter leur  tristesse partagée, cette gravité dans son regard. Plus encore le vendredi  à cause des deux jours de séparation qui vont suivre.

 Il est temps de  prendre congé. D’un éclair de  télécommande , elle efface les  lettres bleues qui traversent l’écran comme une signature à la fin de l’épisode:  Inspecteur Derrick





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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 22:38

                                                              La peau du loup

Un nuage  en forme de  bibendum   accroché au ciel  trop bleu  semble se pencher sur elle . Allongée sur l ‘herbe rare, le sol  dur sous la tête et les épaules, les talons contre les fesses , elle cherche l’air , les  poumons ratatinés par la poursuite. Trente secondes  pour  refaire ses forces.

Elle venait d’entrer dans l’appartement, à mi-chemin de la porte d’entrée  et de la chambre  . Au bout des doigts , la clé ornée d’une bobine dorée extraite du fatras de son panier, entre les courses de crémerie et le petit gâteau quotidien. Jamais elle ne monte sans la pyramide du paquet ficelé à l’ancienne de chez Grimault. Elle en a toujours connu la raide ordonnance , quasi empesée, à peine égayée d’un bolduc bien serré. Sitôt le lien coupé , elle jette le papier bruyant  et glisse le plateau de carton    sur une assiette avant d’entrer dans la chambre. 

 Elle se régale de la voir entamer la chantilly du bord de la cuiller, savourer le chocolat brillant nappant l’Opéra ou respirer le parfum des framboises à la saison des tartes. Quand la pâtisserie est fermée, elles partagent  la finesse du beurre à la fleur de sel sur un toast à peine doré, le craquement dévoilant le tendre intérieur quasi humide. Elles chavirent de concert le jour des macarons , douceur poreuse et  cassante exhalant  l’amande,      . l’onctuosité sous le satin sec

 La jeune fille aime aussi leurs  conversations menues , le plaisir  allumé dans les yeux mouillés et la voix vacillante  disant l’enchantement des  voyages entre  lit et  fenêtre :

 – Figure toi que cette nuit il y avait cette petite brume autour de la lune pleine, une merveille…Tu sais que j’ai vu passer dans la rue une dame qui poussait quatre bébés dans un landau à étages. Quatre ! Le soleil commence à descendre, ce matin il donnait juste sur l’angelot de la coiffeuse, c’était ravissant. L’automne n’est pas loin, le vernis du Japon commence à changer de couleur...

  Elle a posé sur la commode les lettres cueillies au bas de l’escalier. Son blouson et son écharpe rutilante jetés sur le fauteuil, elle a crié par-dessus son épaule        

- Salut Grand-Mère, ça va  ?  

Penchée vers le miroir , elle vérifie la courbure de ses cils avant d’aller brancher la bouilloire pour le thé.

 Ça   commence là. La gêne de quelque chose qui manque.

Elle se redresse cherchant des yeux l’amas soyeux et mou, le vieux chat sur la console définitivement dédiée à sa   continue  du ton forcé qu’elle adopte toujours  pour  briser le silence  installé entre les murs  . L’ ambiance éteinte lui donne  envie de respirer  plus fort, de hausser le ton, d’ inonder les pièces de son énergie : sieste ininterrompue . Pas encore alarmée, elle

 – Le chat n’est pas là ? il dort dans ton lit ?

 La voix amincie par les années  ne l’accueille pas. L’appartement  semble  différent. Elle stoppe devant la chambre, les yeux fixes,  aux aguets. Le pan de mur fleuri  par la porte entr’ouverte  , l’interrupteur de bakélite noir et rond, luisant doucement comme un oeil  terni.   Elle reconnaît l’ odeur à la seconde où  l’ombre  envahit le semis de roses passées . Il l’attendait.

 Elle est déjà sur le palier. Pense aux  bottes basses choisies ce matin. A leurs semelles souples qui  permettent de courir. Avec ses  escarpins, elle serait redevenue la proie. Les pieds nus,  capturée avant  même de quitter  l’immeuble.

 Le battement  sourd des pas derrière elle. Elle  dévale l’escalier ,  deux volées de marches  autour de la cage grillagée ,  l’ascenseur toujours  en panne,   renverser les poubelles du bas  pour le ralentir. Dopée par l’air de la rue , fondre entre les voitures garées et les effluves de l’embouteillage . 

Plusieurs fois elle croit  l’avoir semé à l’angle d’un passage ,  tapie contre les carrosseries, accroupie sur l’asphalte , retenant son souffle . Le martèlement    qu’elle entend sans le voir. Il n’arrêtera pas,  chaque silence est une ruse, il faut  repartir, trouver sa foulée malgré les obstacles. Fouillant des yeux le bord des rues et les entrées d’immeubles elle   repousse chaque abri possible et le piège qu’il pourrait devenir. Si elle cède à l’appel d’ un porche ouvert , il la débusquera . Bloquée, trahie par sa piste, sans échappatoire.

  Elle court. Compose son souffle , règle son allure, le  rythme l’envahit . Un-un , deux-deux, machine à respirer, plus rien n’existe  hors son corps en mouvement . Ses pulsations régulières contre le battement  qui la poursuit . Quelque chose l’emporte, comme une bulle de joie. Elle vole.

  Le soleil donne à la rue des airs de vacances. Des duos de filles aux jambes nues rapprochent leurs têtes bouclées et lancent au ciel des rires déchirants. Les passants ralentissent  devant les terrasses  pleines, l’obligeant à serpenter sur les trottoirs. Elle n’est plus que  tempo, elle ira vite et loin. Elle construit son avance pour l’attendre.

Elle a choisi le square, île de verdure  entre les murs,  passe le portillon destiné à écarter les chiens,  allonge son corps contracté sur  un morceau de pelouse un peu pelé. Calmement, elle évalue  l’arrivée de la lourde  foulée, la masse qui va s’approcher, la rage qui l’anime. 

 Elle a fui  sans la peur  .  Plus jamais envahie , plus jamais  réduite  , chose  inexistante, objet possédé . Ce rien. En courant elle a senti grandir sa légèreté . Tranquille et sûre . C’est la dernière fois qu’il approchera d’elle son ombre,  sa force, sa conviction de  saisir  ce qui lui revient.

L’ombre l’effleure,  il est là.  Au-dessus d’elle, couchée comme toutes ces nuits où la peur l’a clouée sur des draps mous. Elle s’accroupit, ploie le cou , baisse les yeux , figure de la soumission aux cheveux pendants.

 Il jubile, le souffle court, ivre de lui-même . Soûlé par la poursuite . L’apothéose de sa  victoire.  Elle  guette entre ses cils le défaut de la cuirasse, la montée du triomphe, la baisse de la garde.

 Elle est prête. Elle a eu le temps de se rassembler pour le geste  tant de fois rêvé  toutes ces années  .  Sa main droite  longe la couture de son jean  vers sa botte. L’acier au bout des doigts, le visage tourné vers le haut, les paupières à demi baissées, elle  rejoue une dernière fois  pour elle seule  ce qui va suivre .

  Porté par tout son corps devenu ressort, l’arc de son bras   tranche le ciel bleu  . L’effort de la volée libère son cri, sa voix découpe proprement le vacarme de la ville, libérant quelques secondes de silence avant que  moteurs et  sirènes ne reprennent le dessus.

  Sur le bord du  cou, la lame a rayé  la peau velue et  l’artère  sans freiner. Elle recule d’un pas, les cheveux le visage et l’épaule nappés par le jet écarlate. Le poids s’abat ,  heurt final contre le sol. Elle jette le couteau contre l’énorme tête grise  flottant sur une flaque brillante et va s’asseoir sur un banc.

Les yeux vers le ciel  où le nuage se délite en trois coussins rebondis , trois îles de meringue sur une mer d’azur,  elle retire ses bottes et frotte ses pieds contractés par la course.

Petite et rouge sous de grands arbres verts. Elle a eu sa peau .

 







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Published by Léonie Colin
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