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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 22:18

 

  Salam2.jpg

 

Le jardin et  la maison envahis par la nuit, l’escalier comme un puits à l’envers, une seule pièce éclairée. Sous la lampe de la salle à manger les têtes penchées de la mère et des trois filles accrochent les reflets, chaque cheveu comme un fil de lumière. Le poêle ronronne sous la salamandre dorée, les pages craquent ; à part les stylos rien ne bouge si ce n’est un doigt écartant  une mèche ou une main frottant la peau sous le tissu. La maman écrit une lettre, les filles font leurs devoirs.

La mère redresse soudain la tête et interpelle son aînée:
 - Dis donc, Françoise, et ton amant?

Le silence forme un couvercle au-dessus des têtes dorées, il a changé de nature. Une à une, les filles lèvent les yeux  et se parlent sans les mots, intranquilles.
 
A nouveau penchée sur sa lettre malgré le regard interloqué de Françoise, la mère se tourne vers elle et insiste :
 - Etonnamment, ça p
rend un m ou deux m?

 

A quatre mains, Elisabeth et Sylvette

 image.jpg

 

Illustration Maurice Denis

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 08:02

Alain Créac'h lit les nouvelles de mon prochain recueil et m'envoie des dessins qu'elles lui inspirent.

C'est une expérience troublante et délicieuse, j'ouvre ses pièces jointes ou ses enveloppes avec le coeur battant...

L'occasion de vous parler des Créac'h, Claudine et Alain.

Claudine écrit des nouvelles, elle s'est illustrée dans des concours connus  mais manque de temps  à cause d'un  penchant coupable qui la conduit à battre les tréteaux, les estrades, les scènes et les bistrots: elle aime la tchache, le blabla, la parlophonie mobile, bref, elle conte.Avec un plaisir gourmand qu'elle partage sans compter, elle dit "Les contes, c'est pour endormir les petits et réveiller les grands". Et elle les met tous dans sa poche, petits et grands.

claudine-1.jpg

 

Alain a dessiné des maisons et des tas de grands trucs, mais pas seulement, il a le crayon baladeur et l'oeil rêveur. Il croque des chaperons rouges malpolis, des loups, des petits hommes accablés qui ne lui ressemblent pas du tout, des cimetières style Luna Park, des fantômes lorsqu'il me lit ...Il travaille sous le haut contrôle d'un comité des chats magnifiques; de temps en temps il pose ses crayons pour leur tirer un portrait numérique et c'est très beau.On se régale et on attend la suite...

C'est quand même bien en ces temps de publicités ineptes, de discours obscènes, de nantis sans vergogne, qu'il y ait des êtres humains comme les Créac'h. Moi ça me rassure.


3-copie-1.JPGblog-copie-2.jpgL'empreinte de l'artiste ...

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 14:00

baiser-296243fb0.jpg

 

 

Amour, toujours.

 

 

Y'en a marre de la purée. Purée-jambon, purée-steak haché, purée-poisson pané, ça fait trois jours qu'on n'a plus que ça à la cantine. Je veux bien qu'ils fassent faire des économies aux familles qui reçoivent la facture, mais là, ils abusent.

Avec Paulo on a décidé de boycotter les repas en bas. On mangera chez nous. Problèmes de dents, on dira. Ils ont l'habitude qu'on ait toujours un truc de travers, ça va pas les bouleverser – faudra juste pas se faire choper par la diététicienne qui viendra lundi. Ce que ça nous a fait rire, ça, avec Paulo : la Mairie envoie une diététicienne, maintenant, vérifier si ce qu'on nous propose nous convient ! Elle va pas nous le demander à nous, c'est sûr : faudrait pas qu'on gaffe et qu'on dise que la purée, elle nous sort par les yeux, et qu'on aimerait mieux une bonne grosse choucroute, avec une pinte de bière  chacun !

Je me demande ce qu'ils nous ont prévu pour l'après-midi : poterie ? découpages ? chorale ? Ça, remarque, au moins c'est rigolo : avec Paulo on se planque derrière les soprani et on fait semblant d'en être. Ça fait piquer des crises à Jeannette, qui se prend pour la Castafiore et ne supporte pas qu'on fasse les andouilles. Faut pourtant bien s'amuser un peu !

C'est tellement sinistre ici … Ils ont eu beau repeindre les murs de couleurs vives, et même y accrocher certaines de nos propres œuvres d'art (Paulo est un fou de peinture et inonde le Directeur de ses gouaches à chaque atelier !), on ne peut pas ignorer les toiles d'araignées des couloirs et l'opacité des fenêtres – pour ce que ça nous apporte de regarder dehors, tu me diras, c'est peut-être pas plus mal. Dehors, on ne peut plus y aller tout seuls : faut être accompagné ! Avec le minibus, la directrice, et en voiture Simone, la troupe débarque sur le marché. Trente minutes chrono, on n'a pas droit à plus, alors Paulo et moi dès qu'on peut on se faufile vers le Bar des Amis, histoire de s'en jeter une petite. Le patron est sympa, il ne dit rien. Il doit savoir que c'est pas toujours drôle d'être parqués comme on l'est tout le reste du temps.

Paraît-il qu'on va avoir la visite du Préfet : c'était affiché des les ascenseurs. Avec Paulo on cherche une idée : savon sur le lino ? chewing-gums sur les poignées de portes ? On a aussi un vieux coussin péteur de je sais plus quand, qui pourrait peut-être encore marcher, va savoir ?

On s'amuse d'un rien, c'est vrai, mais parce que c'est tout ce qu'il nous reste : des riens.

Demain soir c'est l'anniversaire de Julie. Ma belle Julie, qui fait comme si elle n'avait pas remarqué mes clins d'œil, allez, je sais bien qu'elle pense à la même chose que moi.

Après le gâteau et les bougies dans la salle à manger, je l'emmènerai faire un petit tour dans le parc, juste elle et moi. Et puis je la ramènerai dans ma chambre. Ils ont mis une fenêtre sur chaque porte, mais aussi un petit rideau que l'on peut tirer pour s'isoler.

Je ne suis pas sûr de savoir encore comment tout cela fonctionne, mais je compte sur la douceur de sa  peau pour me le rappeler. Il y a des gestes qui ne s'oublient pas – comme ceux de l'amour.

Et ce n'est pas parce qu'on a cent-soixante ans à nous deux qu'on n'a pas le droit d'y goûter encore !

  Emma Visseaux-Cart-Tanneur

 

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 10:39

Deviner le fil rouge de mon prochain recueil grâce aux merveilleux dessins d'Alain Créac'h, c'est le jeu que je propose en commentaires. Un recueil dédicacé des Contes Malpolis à gagner ...

Cette fois, c'est facile!



alain c

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3 février 2011 4 03 /02 /février /2011 15:18

Au programme ce week end: correction d'épreuves de mon prochain recueil; encore des nouvelles, et toujours illustrées par Alain Créac'h. Toujours aux éditions des Abbayes avec la touche inimitable d'Henry et cette fois, si tout va bien, des illustrations à l'intérieur. Parce que les dessins d'Alain sont à la fois vifs et sensibles, comme nous aimons...

Un fil conducteur  traverse ces histoires de la première à la dernière, d'autant plus que la dernière est la fin de la première.

J'ouvre les commentaires: qui trouvera ce fil conducteur? (un recueil dédicacé des Contes Malpolis à gagner)

 

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 09:46

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                                                 Modernité


Fini les maux de dos et les bras endoloris, les épaules déplacées et les mains ampoulées. Le petit artisan que j’étais, est devenu un véritable orfèvre.

Quel bel instrument, une réelle invention au service de notre corporation. Tout devient droit. Les fausses coupes ne sont que vieux souvenirs et les gestes parfaitement adaptés.

La première fois que je l’ai utilisée, j’ai su que ma vie changerait, celles de mes semblables aussi, une révolution technique. Le résultat est toujours parfait. Rapidité et précision pour un travail qui est devenu, au fil du temps, un jeu d’enfant.

Louis et sa famille m’attendent, ce sont mes prochains clients. Je revis depuis ce jour où monsieur  Guillotin me l’a livrée, j’en ai la lame à l’œil.

 

Benat Laneguine

 

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 17:42

Ce silence

 

Il y a ce silence. Ici. Maintenant.

Ce silence me dit : « Viens. » Et je l’entends.

À droite, ce caquètement, criettement, criaillement d’une volaille au nom de moi inconnu. Un oiseau. Je l’imagine un peu gros. Est-il laid ? Est-il beau ?

À gauche, le frottement d’un crayon sur la feuille et, plus loin, — à peine plus loin —, si près, beaucoup trop, le ronronnement continu de la ville, ronflement, bruits de roues, bruits de bitume, bruits de moteurs. Réveille-toi, échappe au silence ! Ne l’écoute pas !

Et ailleurs, un instant très bref, loin, cet appel des pompiers, « pimpon, pimpon », qui s’éloigne. Disparaît.

 

Tout cela est silence. Silence, parce qu’il m’a dit : « Viens » et que je suis venue.

 

Je me dis : Et toi ?

Je me réponds : Moi ?

Et je voudrais ne pas savoir tout à fait, ne pas chercher, ne pas répondre à cette question : Qui suis-je, moi ? Que suis-je, dans ce silence ?

Je suis le criaillement de ce silence de campagne, un silence familier.

Je suis aussi le frottement continu des bruits de la ville, avec ce rehaut de crayon sur la feuille. Ce bruit ne deviendra silence que par ma voix, ma volonté. Mon désir. Gauche et droite réconciliées, unifiées. Sinon, il ne sera pas.

Alors, si je veux, j’irai chercher en moi-même — loin peut-être — le quelque chose qui manque pour que ce lieu : cet ici —, cet instant : ce maintenant — soient pleinement silence.

 

Mais quoi ? L’image d’un bassin d’eau paisible, peut-être, où glissent… Quoi ? Des poules d’eau ? Une sarcelle ? Un cri parfois. Ce cri si profond de la nature qui nous parle. Un iris qui se penche. Et le soleil qui s’en va derrière la colline, et le clignotement envahissant des grillons invisibles, le chant des étoiles, là-haut, sur la mer. Cette feuille au sol que j’ai ramassée et dont le givre a ourlé les bords. Silence.

Ou bien — ou et puis —, si je veux, je laisserai passer en moi ces bruits, tous ces bruits de la terre, qui ne m’atteindront pas. En moi, je trouverai porte ouverte.

— Entre

— Mais non, mais non.

— Mais si. Il faut oser. Écoute : Te voilà.

 

Mais comment ? Te croyais-tu si autre, tellement autre ? Tu es ce silence, si tu le veux. Regarde. Vois. C’est ça, le silence.

Et, peut-être, il se peut, je ne voudrai pas.

Et, peut-être, il se peut aussi, je voudrai. J’accepterai.

Et je serai le silence. Ce silence en moi et ce silence hors de moi. La vie qui passe, s’arrête un instant. Non, non, jamais ne s’arrête, repart aussitôt, toujours file et poursuit son chemin.

 

Alors, je me dirai, et je le redirai et redirai encore : cette seconde qui passe et où, aussi, passe la vie qui s’en va, ne sera jamais plus. À l’instant-même où cette seconde existe, déjà elle n’est plus. Que du silence.

Aujourd’hui, samedi 23 octobre 2010, il est 10h33. Cet instant ne reviendra jamais. Jamais plus. Déjà, il est englouti dans le grand silence, cet autre silence, celui de l’inexorable mutité. Ce silence sans bruits, sans cris, sans frottements, sans criaillements. Un silence qu’on ne peut pas entendre.

Celui vers lequel nous allons.

 

 

                                               Annick DEMOUZON

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 21:36

 

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La peau de l’ours

 

 

 

Quand je tutoie l’aurore, la brume est sur la terre. C’est un chiffon de soie jeté négligemment de l’orée des grands bois jusqu’au cœur des étangs. Mon cuir sur les épaules, je sors à la lumière. De longs souffles sauvages sont passés sur la nuit et s’il n’en reste rien, si dans les arbres s’est coulé une sorte de silence, ce n’est pas pour autant la paix. Au cœur gras des labours, quelques corbeaux – une poignée de diables taillés dans le vif de l’ardoise -  font les cent pas. Au-dessus d’eux, la lune s’accroche encore au lait de l’horizon : c’est un œil grand ouvert qui dépouille l’homme de ses plus grands mystères pour le laisser à nu, sans force et sans raison.

 

Comme je reprends ma route, j’entends que brame un cerf. Je m’arrête et j’écoute. Ce long cri rocailleux vient se nouer dans mes chairs. Je suis ce que je suis. Et je vis sur ces terres. Au loin le clocher sonne. D’un pas que je crois sûr, je poursuis mon chemin. Il passe bien à l’écart des routes que l’on me souhaite, de celles que l’on me prête. J’y marche de bon cœur.

                          Je vais rentrer bientôt. Sans doute écrire un peu. Ma force

                est douce et claire. Je la suis. Je reviens.

 

Alain Emery

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 08:56

Dorothy PARKER - Mauvaise journée, demain

Oh ! Il est charmant ! (1926)


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« Monsieur Pawling, fit l’hôtesse de maison, je vous présente une fervente admiratrice de vos livres. Mademoiselle Waldron, M. Pawling. Oh, Mlle Waldron est une de vos ferventes admiratrices. »
Elle rit de bon cœur et très fort, avant de s’éloigner en se mêlant à la foule. Elle se dirigea vers la table, presque vide, où était servi le thé. Sur ses lèvres, son sourire était comme un rayon de soleil, mais dans ses yeux perçait le regard de celle qui vit en cage, le regard de l’âme torturée qui se demande où est donc passée cette foutue fournée de toasts.


« Vous voulez vous asseoir ? fit l’auteur. Tenez, voilà deux chaises. Autant s’en emparer.
- Ooh, oui ! fit la fervente admiratrice. Asseyons-nous ! »
Et ils s’assirent.
« Mon Dieu, je suis fatigué, fit l’auteur. Je suis mort. Quelle épouvantable soirée. Quels gens épouvantables. Ils sont tous épouvantables. Un tas de poux.
- Oh, vous devez en avoir marre de ces soirées ! fit la fervente admiratrice. Vous devez vous ennuyer à mourir. Les gens vous envoient des invitations sans arrêt, j’imagine.
- Je ne réponds jamais. Je ne décroche même plus le téléphone. Mais ils vous tombent dessus, quand même. La preuve, je me suis fait piéger.
- Oh, ce doit être tout simplement atroce, fit-elle. C’est ce que je me disais, en vous regardant, tout à l’heure. Tous ces gens qui s’agglutinent autour de vous toutes les deux minutes.
- Qu’est-ce qu’on peut y faire ?
- Non, mais vraiment, vous ne pouvez pas leur en vouloir, vous savez. C’est normal, tout le monde veut vous rencontrer. Mon Dieu, j’en mourais d’envie moi-même, depuis le jour où j’ai lu Femme à l’agonie. C’est bien simple, j’adore chaque mot de ce livre. Je l’ai lu et relu. Mais mon Dieu, tant de gens doivent vous dire combien ils aiment vos livres, si je m’y mets aussi, ça va vous ennuyer à mourir.
- Pas du tout. Ca ne me dérange pas.
- Oh, c’est vrai, fit-elle. Je les adore. Je me suis souvent dit : « Ce que j’aimerais, c’est prendre le temps d’écrire une petite lettre à Freeman Pawling. » Mais je n’ai jamais osé. J’étais tout simplement morte de peur. Ca vous ennuie si je vous dis quelque chose de terriblement indiscret ? Je n’aurais jamais cru que vous étiez aussi jeune !
- Ah oui ?
- Ma foi, je pensais que vous auriez des cheveux gris, au moins, fit-elle. Je pensais qu’il fallait être vieux pour savoir autant de choses que vous.
- Ah oui ?
- Mon Dieu, comme vous en savez des choses ! Ma parole, je pensais que j’étais la seule à savoir tout ça. Ca vous ennuie si je vous pose une question terriblement indiscrète ? Comment faites-vous pour connaître aussi bien les femmes ?
- Oh, mon Dieu, fit-il, j’en ai connu des millions. Partout dans le monde.
- Ne m’en parlez pas. Je parie que c’est vrai. Je parie que vous avez laissé des cœurs brisés partout où vous êtes allé. Pas vrai ?
- Eh bien, fit-il.
- Ce doit être tout simplement atroce pour les femmes que vous connaissez. La façon que vous avez de tout percer à jour, de les percer à jour. Je ferais mieux de faire attention à ce que je dis. Je n’aurai pas le temps de me retourner que vous m’aurez déjà mise dans un livre. Dites, je vais vous demander quelque chose de terriblement indiscret. Ca vous ennuie ? Dites, est-ce que Cicely Celtic, dans Nombre de chevaliers pour une seule dame, a existé en vrai ?
- Oui et non. En partie oui, et en partie non.
- C’est bien ce que je pensais, fit-elle.
- Elle était assez rigolote cette petite, fit-il, la vraie Cicely. Une fille qui s’appelait Nancy James, très bonne famille. Une dame. Un vrai petit diable, cela dit, possessive comme tout. Elle est morte maintenant. Elle s’est tiré une balle.
- Ooh. Comme dans le livre ?
- Oui. Je me suis dit que c’était aussi bien de m’en servir. Après ce qu’elle m’a fait subir. Dieu, quelle jalouse petite guenon.
- Et vous écrivez quelque chose en ce moment ?
- Oh, ça vient doucement, fit-il. Doucement. Ca ne sert à rien de se précipiter.

- Je suis allée à la bibliothèque hier, fit-elle. C’est drôle, je leur demandais justement si vous n’aviez rien sorti de nouveau, et ils ont dit non. Ils ont dit que non, que vous n’aviez rien sorti de nouveau. Je leur demande toujours ce qui est bien, et ils me mettent des livres de côté. J’en ai plein ? J’en ai un de Sherwood Anderson. L’Obscur quelque chose, ou je ne sais plus.
- Ne le lisez pas, fit-il. C’est nul. Le pauvre Anderson est fini.
- Oh, je suis bien contente que vous m’ayez prévenue. Ca m’évitera de perdre mon temps. Et puis, j’ai ce truc de Dreiser, seulement c’est en deux tomes, ça m’a l’air terriblement long.
- Dreiser qui essaye d’écrire. J’ai jamais rien vu d’aussi drôle. Il ne sait pas écrire.
- Ah, je suis bien contente de le savoir. Je ne le lirai même pas. Voyons voir – oh, j’ai ce nouveau livre de Ring Lardner. Des nouvelles, ou quelque chose comme ça.
- De qui ?
- Vous savez, il écrit des choses très drôles d’habitude. Vous savez, ces choses bizarres. Tout est mal orthographié, et tout.
- Comment s’appelle-t-il ?
- Lardner. Ring Lardner. Drôle de nom, pas vrai ?
- Jamais entendu parler.
- En fait, je l’ai surtout pris pour Papa, fit-elle. Il est fou de base-ball et tout ça. Je me suis dit que ça lui plairait. Moi, je n’arrive plus à trouver de livres qui me plaisent. J’aimerais oser vous demander quelque chose de terriblement indiscret ? Je me demande si ça vous ennuierait. Votre nouveau livre, il est comment ?
- Il est différent, fit-il. Complètement différent. J’ai changé la forme. Le problème des romanciers, c’est leur forme. Dans ce livre-là, j’ai adopté une forme entièrement différente : je me suis inspiré du Satiricon de Pétrone.
- Ooh, fit-elle. Ooh, comme c’est excitant !
- Une bonne partie de l’intrigue se déroule en Egypte. Mes lecteurs sont mûrs pour ça.
- Splendide ! C’est bien simple, j’adore l’Egypte. Je meurs d’envie d’y aller. Vous y êtes déjà allé ?
- Non. J’en ai marre de voyager. C’est partout pareil. Tous ces gens qui donnent des soirées. Atroce.
- Oh, je sais, fit-elle. Ce doit être atroce. Ecoutez, je ne voudrais pas que vous me trouviez terriblement indiscrète, mais je me disais que, vraiment, j’adorerais qu’un jour, vous veniez prendre le thé à la maison. Je me demande si vous accepteriez.
- Mon Dieu, j’ai donné pour le restant de l’année, fit-il. Ce soir, c’est la dernière fois qu’on me sort.
- Mais en toute tranquillité, fit-elle. Il n’y aurait que quelques personnes qui sont folles de vos trucs, elles aussi. Ou bien personne, si vous voulez.
- Pour l’amour de Dieu, quand est-ce que je trouverais le temps ?
- Eh bien, si jamais vous le trouvez, c’est dans l’annuaire. D.G. Waldron. Vous vous en souviendrez ou bien faut-il que je vous l’écrive ?
- Ne l’écrivez pas. Je ne garde jamais sur moi l’adresse d’une femme. Il fait chaud ici, c’est l’enfer. Je vais m’esquiver. Alors, au revoir.
- Oh, vous partez ? Eh bien, au revoir, alors. Vous ne pouvez pas savoir comme ce fut excitant, de vous rencontrez et tout. J’espère que vous ne vous êtes pas ennuyé à mourir, à m’écouter m’épancher sur vos livres. Mais si vous saviez comme je les ai lus et relus ! Quand ils sauront que j’ai rencontré Freeman Pawling, en chair et en os !
- Mais pas du tout, fit-il.
- Et dès que vous n’êtes pas terriblement occupé, je suis dans l’annuaire. Vous savez !
- Au revoir, alors. »
Il franchit la porte en huit secondes montre en main, sans prendre le temps de saluer son hôtesse.


La fervente admiratrice traversa la salle jusqu’à la table où était servi le thé, et se saisit de la main fatiguée et flasque de l’hôtesse.
« Oh, chère amie, fit-elle, c’était palpitant comme tout. Oh, il est charmant !
- N’est-ce pas, fit l’hôtesse. Je savais que vous diriez cela. »

 

The New Yorker, 9 octobre 1926

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17 décembre 2010 5 17 /12 /décembre /2010 21:26

France Culture chronique Hymnes à la haine de Dorothy Parker ces jours-ci... Quelle bonne idée! A écouter par ici .

 

 

dorothy_parker.jpg

 

 

 

A l'approche des fêtes, Dorothy est une lecture des plus délectables. Un petit exemple...

 

« Je le savais. Je savais que si je venais à ce dîner, j’allais me retrouver avec ce genre de petite merveille à ma gauche. Ils me le gardent au chaud depuis des semaines. - Oh, mais il faut absolument qu’on l’invite: sa sœur s’est montrée si gentille avec nous à Londres ; on n’a qu’à le coller à côté de Mme Parker, elle a bien assez de conversation pour deux.

Oh, je n’aurais jamais dû venir. Jamais. Je suis ici contre mon gré. Vendredi, vingt heure trente : Mme Parker contre Son Gré, à statuer. Pas mal, ils pourraient graver ça sur ma tombe : « Où qu’elle se soit rendue - y compris ici - ce ne fut jamais de son plein gré. » Est-ce bien raisonnable de penser à des tombes juste en début de soirée ? Voilà l’effet que mon voisin a sur moi, déjà ! Et la soupe n’est pas encore refroidie. J’aurais dû rester dîner à la maison. J’aurais pu me servir quelque chose sur un plateau. La tête de saint Jean-Baptiste par exemple. Oh, je n’aurais jamais dû venir. (…)
Si seulement j’avais quelque chose à faire. Je déteste rester comme ça sans rien faire. Les gens devraient vous prévenir quand ils vont vous asseoir à côté d’un truc pareil pour que vous puissiez apporter de quoi vous occuper. Chère Mme Parker, soyez s’il vous plaît des nôtres à dîner vendredi prochain, et n’oubliez pas vos ouvrages en retard. J’aurais pu apporter le tiroir du dessus de mon bureau ; ça aurait été l’occasion d’y mettre un peu d’ordre, ici, sur mes genoux. Ou bien l’album photo, histoire d’y coller enfin les photos de toute la bande sur la plage. Je me demande si mon hôtesse trouverait ça bizarre que je lui demande un jeu de cartes. Je me demande s’il n’y aurait pas une vieille édition du St. Nicholas dans les parages. Je me demande s’ils n’auraient pas besoin d’un petit coup de main à la cuisine. Je me demande si ça ne ferait pas plaisir à quelqu’un que je fasse un saut au coin de la rue pour acheter un journal du soir. »
Mais celui à ma droite - The New Yorker 19 octobre 1929

 

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