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22 juin 2010 2 22 /06 /juin /2010 14:07

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Minet

Ce jour là, je l’ai cherché partout.

Je l’ai appelé dans les coins et il n’est pas venu à moi… Je l’ai appelé encore : « Minet ! Minet ! » — c’était son nom, un nom sans originalité, mais c’était le sien — un joli petit chat gris, de gouttière, au pelage si bêtement rayé et tacheté, un chat ordinaire.

J’aurais aimé avoir un petit chat noir, mais grand-père avait dit : « Non, ça porte malheur », un blanc, mais grand-père avait dit : « Non, c’est toujours sale ». Lui, il n’aimait que les gouttières, alors il m’a donné un gouttière et, puisque c’est celui-là qu’on m’a donné, c’est celui-là que j’ai aimé.

C’est un petit chat gris. Rayé et tacheté. Un chat ordinaire.

Il a la beauté sans restriction de l’amour qu’on lui porte et la gaîté de cette certitude. Quand il me voit, il penche un peu la tête, avec un air si drôle. De doute. Ses yeux s’écartèlent soucoupes. « Mais oui, c’est bien elle. » Et il enfouit son petit museau blanc dans mon aisselle. Et je ris.

J’ai six ans. Je l’aime.

Jamais je ne me lasse de ses caresses. Jamais je ne m’ennuie de ses taquineries. Il me prend la main — air sauvage et farouche, cruel peut-être ? —, la mordillote à petits coups de ses crocs blancs, me tiraille le bout des doigts, me donne des coups de pattes. Jamais il ne me fait mal. Tout ça, c’est pour de rire.

Je ris. J’ai six ans et je l’aime.

 

À l’école, je pense à lui

— Odile à quoi rêves-tu ? fait la maîtresse.

— À rien, Madame.

 — Odile, tu bailles aux corneilles…

— …

— Odile, qu’ai-je dit ? Peux-tu répéter ?

— … ?

— Odile, au coin. Ça t’apprendra à écouter !

Au coin, Odile n’écoute plus, plus du tout.

 Au coin, je ne pense plus qu’à lui. Bientôt, tout à l’heure, je vais le revoir…

C’est l’heure. Vite, vite, quitter l’école, vite, vite, adieu copines, vite, vite, traverser la rue. « Regarde bien à gauche et à droite, avant de traverser.» Oui, oui, je regarde. Je sais, il faut. Vite, vite, à la maison.

 La porte est grande ouverte. Il m’a entendu. Vient vers moi.

Non. Personne. Où est-il ? Minet, Minet ! Il est caché, c’est ça ? Le coquin. Je vais bouder, faire semblant, et il viendra.

 Il ne vient pas.

— Minet, minet !

Minet ne vient pas.

 — Maman, tu n’as pas vu Minet ?

— Papa, tu n’as pas vu Minet ?

Minet ne vient pas.

Maman me donne mon goûter. Je le grignote sans y penser. Je pense à mon Minet. Il me manque. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de le caresser. J’ai besoin de l’entendre ronronner contre mon cœur, de sentir sa petite tête velue se blottir au creux de mon bras. J’ai le désir de lui parler, de lui dire qu’il m’a manqué et de lui raconter ma journée. J’ai besoin de lui.

Il m’écoute. Il m’a fixé de ses yeux verts. Je ris, J’ai six ans. Et je l’aime

Odile est assise à la table. Le repas fume. Ça sent bon. Mais Odile n’a pas faim. Le petit chat n’est pas dans la cuisine, collé contre la cuisinière, il n’est pas non plus blotti sur le poêle de faïence, dans le salon. Ni même dans le jardin de grand-père, ni non plus dans la rue. Odile l’a cherché partout.

— Tu ne manges pas ? dit la mère. Tu sais, il reviendra. C’est sûr, il reviendra. Les petits chats, quand ils grandissent, ils aiment aller se balader de çà de là, et voir le monde. C’est leur nature de chat. Mais ils reviennent toujours. Il reviendra.

 Odile ne sait pas. Odile a peur pour son petit chat.

Odile ne dort pas. Odile revoit son petit chat, quand elle le caresse, tout doux et poils de soie. Il la regarde de ses yeux verts si tendres, avec une interrogation rigolote. Et tout soudain, se met à lui sauter sur le ventre, de drôles de petits bonds, comme des ressorts, et l’air de se moquer. Attrape-moi ! Et…

Odile pense à son chat. Odile ne pleure pas, mais elle pense à son chat.

À onze heures et demie, j’ai couru jusqu’à la maison, sans bavarder avec aucune copine, et je suis arrivée, tout essoufflée, dans la cuisine, où Maman finissait de préparer le repas.

— Il est revenu ?

— Non.

Maman a ajouté :

— C’est sûr, il reviendra… Je crois.

Et ce « je crois » m’a paru si frêle, si fragile, si peu convaincu déjà, que j’ai senti un pincement tout petit et très fort à mon cœur et, dans ma tête, je me suis dit : « Il faut. Il faut. »

Il est 16h45. Odile a traîné, le long du chemin. Un peu. Elle a peur de retourner à la maison, et qu’on lui dise l’atroce vérité : qu’il ne reviendra plus. Jamais. Qu’il est perdu pour toujours… Elle regarde autour d’elle, partout, « au cas où »… Elle voit des petits chats. Plein de petits chats. Aucun n’est le sien.

Quand elle franchit la grande porte verte, pour entrer dans la cour de la maison, ses jambes se mettent à trembler. Elle a peur.

J’ai regardé Maman. Elle n’a rien dit. Mais — aussitôt — je me suis mise à chercher partout.

Et je l’ai vu…

Il était couché contre le mur de la maison, au pied de la « grotte de Lourdes » que nous avions fabriquée mon frère et moi. Une tôle avait glissé du tas appuyé sur le mur, à côté, et Minet était dessous, le corps allongé, les pattes tendues. Raides.

Papa est venu. Il l’a libéré.

Comme il est raide, mon petit chat ! Immobile, attrapé dans cette pose étrange, que jamais je ne lui ai vue… Cette raideur me fait peur. Me répugne… Son corps et son ventre si doux, façonnés par la tôle, en ont gardé l’ondulation régulière, vagues immuables, sans lointain, sculptées dans sa chair, à tout jamais arrêtée dans cette posture singulière. Meurtrière. Monstrueuse.

 Où est mon mignon petit chat au ventre souple, à la fourrure de soie ? Mon petit chat qui bondissait si joliment, venant à ma rencontre ? Mon petit chat qui tendait le cou en miaulant pour recevoir des caresses ? Je ne le reconnais plus.

 Il est mort, a dit papa.

 C’est donc ça, la mort ?

 Odile ne rit plus.

Désormais, encore, après toutes ces années, c’est ainsi que je le retrouve, mon petit chat, au creux de ma mémoire : ondulé, tout ondulé et, encore maintenant, j’ai mal pour lui, mal de cette étrange et monstrueuse ondulation qui l’a tué…

J’avais six ans, et je l’aimais.

Annick DEMOUZON

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 16:51

 

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                       La première fois que j’ai compris que j’étais…

 

Je quittai la cime du magnolia, en descendant une à une ses branches-escalier. Mes pieds jouaient les éclaireurs, ressentant ici la douceur tiède du bois et, ailleurs, les callosités de l’écorce. Le long du tronc, une mousse grise et verte s’effritait au contact de mes mains. La chaleur de l’été avait commencé à se dissoudre dans le soir balbutiant. Je laissais de petites mouches paresseuses se poser sur mes bras.

Juste avant d’achever ma descente, je m’arrêtai au creux de l’énorme branche qui se faisait refuge dès que se manifestait mon besoin d’évasion. Assise là et contemplant le monde, je passais la main dans la tignasse qui me servait de cheveux en espérant que l’odeur d’arbre s’y imprégnerait. Je portais mon short préféré, taillé par ma mère dans un jean laminé aux genoux par mes chutes répétées, ainsi que mon tee-shirt fétiche en acrylique, à rayures grises et roses. Celui qui faisait des étincelles quand je l’enlevais. Tranquillement installée dans ma rêverie, je guettais une horde de pirates, lorsqu’une voix molle vint troubler ma retraite.

« T’es encore là ! Tu descends que pour manger ou quoi ? »

C’était Nina, ma voisine, une grande de collège avec qui j’aimais bien traîner les mercredis après-midi. Elle me racontait un tas de trucs en répétant : « A ton âge, tu peux pas comprendre… » et ses histoires m’amusaient. Mais je la trouvais changée depuis qu’elle fréquentait les boums de Rebecca L.

J’ai quand même bondi de ma branche pour la rejoindre sur la terre ferme. Son visage affichait cet air blasé qu’elle se donnait depuis son retour du camp de vacances. Elle m’a scrutée des pieds à la tête et a balancé, comme ça, d’une voix nonchalante : « P’tain, tu ressembles trop à un garçon ! Franchement, y’a qu’eux pour grimper dans les arbres. Faudra bien que t’arrêtes un jour ! ».

Pourquoi, tandis qu’une odeur de feuilles sèches et de barbecue envahissait l’air, ces mots m’ont-ils transpercée ? Je n’en sais rien. Bien sûr, il y avait cette saveur de l’été en moi, les odeurs de cuir et de craie que je retrouverais bientôt à l’école et tous ces bouquins de la bibliothèque verte qu’il me restait à lire. Mais, j’ai réalisé que, grâce à ça et malgré cela, je ne pourrais pas demeurer éternellement celle que j’étais. Une gamine de neuf ans insouciante qui rêvait de vivre dans les arbres.

Ce jour-là, pour la première fois, j’ai compris que je n’étais plus juste un enfant, que je ne pouvais pas choisir et que j’allais devoir, un jour ou l’autre, devenir une fille. Comme Nina. Une fille qui ne grimperait pas aux arbres. Une fille qui oublierait qu’à la cime d’un magnolia, la vue sur le monde est plus vaste.

 

Pouvez-vous deviner qui est l'auteur de ce texte?

Anne Chabanelle a trouvé: c'est Frédérique Trigodet

 


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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 09:28

                                                                                    
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                                                         La star

 

 

 

Je me souviens de la première fois qu’elle m’est apparue, quelle gifle, quelle onde de choc !

Une grenade dégoupillée, un Exocet lancé à Mach Deux, une bombe H ! Elle était si belle, si grande, si majestueuse ! La classe ! Un sourire énigmatique à la Mona Lisa, une aura sans équivalent. Des habits de tragédienne grecque, une véritable star mondiale. Sa traversée d’Est en Ouest lui a apporté la gloire. Dès le premier jour de notre rencontre, j’ai tout quitté pour elle. Que de fleurs jetées à ses pieds pour attirer son attention ! Et pourtant, elle est restée de marbre, enfin, elle n’a pas bougé. Je lui ai déclaré ma flamme, à elle… Mes poèmes ne l’ont pas émue. Sans doute trop belle pour moi. J’étais décidé à élever sa statue mais d’autres s’en sont chargés. Une star je vous dis. Je me serais fait son roi et l’aurais couronnée si quelqu’un ne l’avait déjà fait. Mon cœur bat la chamade dès que j’évoque ce souvenir. Maintenant, il est trop tard. J’aurais du rester près de ma Tour Eiffel…


Benat Laneguine

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13 juin 2010 7 13 /06 /juin /2010 20:18

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                                                                                               TOC TOC


Elle ressent un choc ou plutôt un tout petit coup.

Mais c’est la première fois alors cela lui paraît être un tremblement de terre. Magnitude 9 sur l’échelle de Richter ! Tous les sens en éveil Elodie attend. Cela va-t-il se renouveler ? Rien. Calme plat à présent. Ce serait-elle trompée ? Etait-ce seulement le fruit de son imagination ? Dubitative, elle poursuit ses activités sur le qui vive. Et puis, à nouveau, cette sensation extraordinaire. Cette fois-ci, elle en est certaine : il a bougé ! Son bébé remue vraiment. Il lui a donné un coup de pied ou peut-être un coup de tête. Comment savoir ? Il est si petit. Grâce à ces si légers  mouvements son enfant est devenu vivant. Il a pris forme et sa maternité n’est plus un concept mais bien une réalité… Dans quelques jours elle parlera de son petit footballeur avec des accents blasés qui feront sourire son entourage.

Avec impatience Elodie guette à présent le retour de Marc pour lui raconter son aventure, pour la lui faire partager. Enfin, le papa en puissance rentre du travail.

Il a bougé ! s’exclame-t-elle sans préambule.

Génial, répond Marc, mais c’est injuste il aurait pu m’attendre ajoute-t-il un peu jaloux.

Je crois qu’il t’a entendu : il recommence. Viens !

Elodie prend alors d’autorité la main de son mari et la tient posée sur son ventre. L’enfant inconscient du plaisir qu’il procure frappe et frappe encore !

En cet instant magique, des parents sont en train de naître…

 

Armorique-Mireille

 

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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 08:00

avent-016-copie-1.jpgÇa fait un sale effet. Très sale. Du genre moite et poisseux, qui colle à la peau même après un bon nettoyage. Qui résiste à la brosse et au détergent. Du genre qu’on n’oublie pas de sitôt. Pourtant au début j’ai bien réagi. C’est la première fois que mon père a un gros pépin de santé, mais je suis orthophoniste, et un accident vasculaire cérébral, je peux me représenter ce que c’est. J’ai des outils pour comprendre et pour réagir. Je n’ai pas sauté de joie, vraiment pas. Mais j’ai enclenché le mode « rationnel » et « raisonnable ». Under control, plutôt zen. On fera face. Même pas peur. Et puis il y a eu le second AVC, dix jours plus tard. Je me souviens de la voix terne de maman au téléphone. J’attendais des nouvelles du retour à la maison, papa devait rentrer de l’hôpital ce soir là. Le ton de son « allo » ne cadrait pas. J’ai su d’emblée qu’il se passait quelque chose. J’ai écouté, sans flancher, en étant attentive. Il fallait pouvoir redire aux frangines. Hémorragie cérébrale importante, vigilance très moyenne, troubles sévères. Ré-hospitalisation, chambre de soins intensifs. J’ai raccroché. Et j’ai eu peur. Et je me suis demandé si la série noire allait s’arrêter, ou pas. Et… Pour la première fois de ma vie, je me suis vraiment dit qu’un jour, mon père allait mourir. Un jour. Peut-être même là, demain ou la semaine prochaine. Pourvu que non pourvu que non. Mais c’est devenu possible. L’éventualité s’est frayé un chemin jusqu’à ma conscience, sans prendre la peine d’arriver doucement, sur la pointe des pieds, avec ménagement. Que nenni. Une grande baffe. Bien sûr que je le sais. Tout le monde sait que tout le monde mourra un jour et puis voilà. Mais entre la généralité et son propre cas particulier, entre savoir et ressentir il y a un gouffre. Et dans un gouffre, si on ne fait pas gaffe à ses os, on tombe. Je suis redevenue toute petite. La « petite dernière », puisque c’est ma place dans la famille. Et puis j’ai re-grandi. Le tout en un rien de temps. Parce qu’il fallait bien. Papa se remet. Plutôt étonnement bien, d’ailleurs. Je me remets aussi, pas trop mal non plus, merci. Mais ça m’a fait un sale effet, un très sale effet, et je n’oublie pas. Alors je me venge : je profite. De tout ce qui me tombe sous la main et qui s’y prête. En particulier des gens qui me sont chers. Et je n’en fais qu’à ma tête. Na !


Gaëlle Pingault

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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 17:06

 

 

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Cette première fois fut une rencontre, une initiation et une révélation. On a omis volontairement de nous présenter. Il m’a d’abord fallu le deviner, me jouer de la transparence de mon verre pour pouvoir observer les reflets de sa robe pourpre. Ni son âge, ni son arrogance ne m’effrayèrent. Son parfum dégageait une force qui me troublait. Émue, j’essayais d’imaginer notre premier contact. Serait-il doux et léger ? Âpre et corsé ? N’y tenant plus, je me suis approchée, j’ai cédé à son invitation. Par pudeur, mes prunelles se sont fermées. Mes lèvres l’ont effleuré. Me trouvant ainsi offerte, il a glissé en moi. J’ai goûté le nectar et succombé à toutes les sensations qu’il me révélait. Au trot, puis au galop, nous avons traversé des sous-bois, butiné des haies de framboisiers et de mûres dont le goût sucré rappelait les pâtes de fruit de mon enfance. Après une courte pause, nous devançâmes des cognassiers et reprîmes notre échappée vers des contrées magiques emplies de senteurs d’épices. Tous mes sens étaient en éveil. Des paysages idylliques défilaient sous mes paupières closes. Je sentais sa puissance m’envahir et diffuser une douce chaleur en moi. Ma langue s’imprégnait avec bonheur du bouquet de saveurs qui emplissait ma bouche, explosait au creux de mes joues. Mes doigts resserraient leur étreinte autour de son enveloppe de cristal au risque de la briser. Je n’osais plus bouger. Nous ne faisions plus qu’un. Lorsque je me décidai enfin à entrouvrir les yeux, j’appris qui il était. C’était un seigneur, un prince. Il avait mûri sur les terres de St Émilion. Ses parents étaient issus de nobles familles, les Cabernet Franc et les Merlot. Il s’appelait Château Cheval Blanc. Je venais de déguster mon premier vin de garde.     

 

Valérie Brun

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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 21:36

 

Elle a dix ans. Juchée sur l’estrade, elle se sent portée par le souffle des applaudissements. Il lui semble qu’elle flotte dans la jolie robe lilas achetée pour la circonstance. Elle serre contre sa poitrine naissante les deux livres enrubannés que le directeur de l’école vient de lui remettre. Premier prix, premiers soubresauts du cœur. Ses mots maladroits trébuchent, se perdent dans la clameur qui enfle. La lueur de fierté dans les yeux de son père diffuse une douce lumière qui la ceint, l’auréole. De ce moment de gloire, elle a conservé une photo jaunie, gondolée par le temps et l’éclat, intact, du regard paternel.  images.jpg

Elle a seize ans. La morsure de la bise glaciale arrache à ses yeux les larmes que le chagrin n’a su faire jaillir.  Sa douleur  est sèche et muette, elle accompagne  son père vers sa dernière demeure de terre et de pierre. Elle suit les silhouettes courbées de sa mère, de son frère aîné. Pour s’étourdir, elle se laisse distraire par le crissement des gravillons qui roulent sous les semelles lourdes, la complainte du vent qui gémit entre les sépultures et emporte dans son râle les derniers sursauts de l’enfance. De ce lambeau de vie, elle a gardé le souvenir des chapelets de regards humides cherchant à percer le mystère de ses yeux arides, du parfum capiteux des grappes de fleurs cascadant sur la pierre tombale.

Elle a dix-neuf ans. Elle caracole sur le sentier qui mène au moulin. La brise printanière gonfle son corsage qui s’ouvre en corolle sur sa peau de lait. Dans sa main, la main d’Albert est ferme et douce. Elle butine la vie, la bouche de son bien-aimé. Elle s’émerveille de ce bonheur tout neuf qui l’émoustille. Elle se repaît de la nature tendre et généreuse qui l’accueille sur son lit de mousse, à l’écart du chemin et lui dévoile les premiers frissons du désir. Elle découvre la plénitude de l’amour, la pétulance de son corps, l’ivresse des sens. De cette première étreinte, elle a gardé en mémoire la brûlure des doigts qui la parcourent et redessinent les contours de son corps à l’abandon…

 

Laurence Marconi

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 08:49

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Trop vite, trop noir

16h. La directrice, silhouette grise et sèche, entre dans la classe de 1ere A et en ressort avec Marie. Je m’étonne : impossible que ma meilleure amie ait fait une sottise ; un ennui familial sûrement. Cinq minutes plus tard, c’est moi que madame L. vient chercher. Nous rejoignons dans le hall Marie dont la mine navrée me serre le cœur. Que ne ferais-je pas pour lui redonner le sourire ?

« Votre papa a eu un malaise. Cela soulagerait votre maman que vous rentriez plus tôt à la maison. Votre camarade va vous raccompagner. »

Je sursaute. C’est à moi que la directrice s’est adressée, d’une voix douce, empreinte de sympathie, si différente de son ton habituel, péremptoire, sans chaleur.

Nous quittons l’École Normale, prenons le chemin de notre quartier, côte à côte, sans échanger une parole. Un trajet d’une bonne demi-heure. Le matin, nous le faisons en bus. Après les cours, nous aimons marcher, papoter à propos de la journée. Ce soir, sans nous concerter, nous nous sommes mises en route à pied, comme n’importe quel soir. Mais pas un mot sur le nombre de verres de rouge qu’a dû ingurgiter Terrasse avant de bafouiller son cours d’histoire, pas un mot sur la nouvelle couleur de cheveux du professeur de français. J’avance, les yeux dans le vague. Marie me retient par le bras lorsque je m’élance pour traverser sans prêter attention à la circulation.

Devant la porte du 60 rue Charles de Gaulle, elle m’embrasse, comme chaque soir. Elle ne dit pas « à demain. » Jambes flageolantes, je grimpe les quatre étages. La clé tremble dans ma main moite. Silence dans l’appartement. Personne dans la cuisine, la pièce préférée de maman.

Maman est allongée dans son lit. De grosses larmes roulent sur ses joues livides. Je murmure d’une voix blanche : « Papa…. ». Elle ferme les yeux. J’ai compris, je crois que j’avais compris depuis 16h…ou presque. Tout va trop vite. On me conduit à l’hôpital. Dans une salle où règne une température polaire, un employé indifférent ouvre un tiroir, de la même façon que la mercière lorsqu’elle fait choisir des boutons ou des fils à broder. Là, c’est la tête de mon père, bloc de cire dépassant d’un drap blanc, qui apparaît. C’est lui et ce n’est pas lui. Déposer un baiser sur son front glacé me donne la nausée. Ce n’est pas ainsi que j’aurais souhaité lui dire au revoir.

Tout va vite, trop vite. Autour de moi, on s’affaire, on parle à voix feutrée, on sanglote. Mes yeux restent désespérément secs. On m’habille de noir de la tête aux pieds comme tout le reste de la famille. On m’entraîne au premier rang du cortège funèbre qui grimpe à pied jusqu’au cimetière, sous le regard apitoyé des passants, derrière le fourgon noir qui roule au pas. Figée, je regarde la grande boîte en bois disparaître au fond du trou avec un grand plouf. De retour à la maison où un ami de papa vient présenter ses condoléances, mon œil s’accroche à un mince filet de sang courant sur son front. Un fou rire inextinguible me secoue, j’imagine un steak caché sous son chapeau de feutre. Des regards réprobateurs convergent vers moi. Enfin, je fonds en larmes salvatrices.

Quinze ans : ma première rencontre avec la mort.

 

 

Danielle Akakpo


 


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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 09:43

                                               

 

Le premier soir


Quand je me suis réveillée, d’abord je n’ai rien vu. J’émergeais difficilement d’un sommeil lourd. Puis quelqu’un est entré et a poussé ton lit vers moi. J’ai été très surprise, je ne m’attendais pas à ces yeux foncés qui me regardaient attentivement, ces cheveux noirs. Tu étais calme, juste attentive au monde, une petite personne déterminée. Une toute petite personne, perdue dans les vêtements de naissance que j’avais tricotés, bien différente du gros bébé joufflu annoncé. Je ne pouvais pas me lever, quinze boutonnières sur le ventre. Ils avaient dit : souffrance fœtale intense, césarienne. Moment de panique dans la salle d’accouchement. Dépêchez-vous, dépêchez-vous, disait le médecin aux infirmières. Il était plus que temps, a-t-il ajouté le lendemain. Tu étais très belle, pas chiffonnée du tout, mais j’étais soucieuse : souffrance fœtale, l’anesthésie, trois semaines trop tôt. Le soir quand tout le monde est parti, tu as tété voracement. Petite, mais bien accrochée à la vie. J’étais toujours inquiète. Pas fichue de te faire naître au bon moment et dans le calme. Je débutais mal comme mère. J’ai embrassé le duvet de ton crâne, il était très doux, et soudain, tranquille, repue, visiblement comblée, tu as souri.

 

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Ton premier sourire

Le soleil de septembre par la fenêtre

Je m’endors, apaisée

 

Blue Note

 


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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 08:42

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Croire aux anges

 

 


Pourquoi j’écris ? Je vous regarde, jeune fille, avec votre jolie frimousse, vos yeux en amandes, votre petit nez à la retrousse et je serais pour un peu tenté de faire le beau et vous jurer que je ne prends la plume que pour changer le monde. Mais, à la façon dont vous mordillez votre crayon, je vois bien que vous ne vous contenterez pas de balivernes. J’ai pensé vous parler du grand théâtre qui m’occupe, de mon goût pour les manigances, du plaisir que je prends à tirer les ficelles mais le romanesque n’est qu’un versant de la vérité. L’amour, bien sûr, y est pour quelque chose mais je ne laisse pas des inconnues marcher sur mes terres.

Alors, je vous ai parlé de Coline et de la manière dont cette chipie à l’éclat fabuleux venait de lire une de mes nouvelles. Je ne vous ai pas tout dit. Même si je ne vous ai rien caché de ce moment de grâce, je vous ai tu l’essentiel : je ne sais pas lequel tenait dans la paume de l’autre.

Je n’avais jamais, avant cet instant, entendu de sanglots dans sa voix et quand ils se sont noués – là, devant nous, comme mes mots s’étaient liés entre eux des années plus tôt, dans la nuit solitaire – il a fallu lire entre les lignes. Je ne vous livrerai pas tous nos secrets mais j’en viens parfois – quand on me parle de magie et de don du ciel – à penser que mon écriture et son émotion puisent tout simplement à la même source : l’amour de la vie.

                  Vous devriez croiser Coline, jeune fille : c’est encore le meilleur  moyen de croire aux anges.

 

Alain Emery

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