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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 09:36
 Il paraît qu’il fait peur à tout le monde.
Il ne paie pourtant pas de mine, avec son gilet rapiécé et son bleu de chauffe. On le croiserait sans même s’en rendre compte s’il ne marchait pas de travers, en présentant à ceux qu’il rencontre le plat de la hanche. Comme s’il était à tout instant sur le point de vous fuir. De loin, on croirait qu’il traverse un champ de mines avec des chaussures trop petites mais c’est encore sous cet angle qu’il est le plus à son avantage…
Et devant quoi devrait-on trembler ? Tout le mal qu’il vous souhaite – et qu’il orchestre chaque fois que possible – lui a depuis longtemps sauté au visage. Il a, dans le menton, le biais des mauvais chiens et l’œil s’est creusé sous l’arcade un sillon malsain. Le fiel lui empèse les lèvres et son sourire est comme passé à la lueur d’une chandelle : c’est un trait de vinaigre. Il faudrait être sacrément nigaud pour se laisser surprendre. C’est écrit sur son front : chercher querelle le distrait d’une vie trop chiche. Même si ce roquet n’a pas le courage de ses crocs…
Avec moi, il est tout miel. Simplement parce que ma fonction l’intrigue. Noircir du papier tient du mystère et me rapproche des notaires et des médecins. Professions de lois et de fois auxquels les bestiaux pourvus d’œillères trouvent et depuis toujours d’inquiétantes mensurations. Pourtant, je le fuis. Moi qui ne descends d’un trottoir qu’à regret, je consacre à cet homme de grands détours. S’il le faut, je rase les murs. Et si je consens à allonger mon chemin – moi qui suis par nature partisan du moindre effort – c’est qu’il m’agace. Il fait du nez sur tout. Aux rares qui le saluent encore, il tend une grande main molle et même quand il essaie de s’attirer vos bonnes grâces, il n’y met qu’une pointe de cœur. La vie lui agace les dents et le bonheur – celui des autres comme le sien – est un filet de liseron collé à ses basques. Mais je connais un de ses secrets. Je sais pourquoi il ne reste jamais bien longtemps sans plisser du museau. J’ai cru un temps qu’il faisait des manières. Que le parfum des fleurs sauvages et des herbes folles le taquinaient. Mais c’est autre chose. Ce relent étriqué qui lui pince les narines, je le sens chaque fois que je le croise. C’est un mélange de sueur froide et de petite besogne. En passant, le nez fin devine les coups fourrés et les bourses remplies d’oursins. Ce tanin puise dans les jalousies de toujours et ne laisse derrière lui que des impressions de canifs plantés dans le dos. Et si elle lui soulève le cœur aussi souvent, cette odeur d’oiseau de malheur, c’est juste parce que c’est la sienne.

Alain Emery

Son portrait chinois par Claude le Nocher

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Published by Léonie Colin
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commentaires

annick.demouzon 19/03/2010 18:03


Et bien voilà que cet homme ressemble si fort à du vrai de vrai qu'on en tremble un peu. Vraiment pas l'envie de lui serrer cette main molle, dans des odeurs de sueur froide et de petite besogne...
Vraiment pas. Mais l'envie du détour, c'est sûr. Bravo.


Alain Emery 19/03/2010 10:13


J'admets avec joie mais j'avoue que ça continue de m'épater...


Léonie Colin 19/03/2010 08:18


Ce ne sont pas des gentillesses, c'est davantage. Tu dois admettre que tu as un fan club!


Alain Emery 18/03/2010 21:16


Merci pour cet enthousiasme! Ces gentillesses me vont droit au coeur...


EmmaBovary 18/03/2010 13:09


Un beau portrait dessiné avec des mots!


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