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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 07:33

Savoir finir


 Son front effleure la vitre du train . Réveillée en sursaut  , elle se redresse  brusquement. Ciel  du petit matin dans le large cadre du hublot, champs et villages en accéléré. Solenn  détourne les yeux vers les visages des voyageurs , regards éteints, écouteurs aux oreilles certains terminent leur nuit , d’autres se  penchent sur des journaux, des magazines , des ordinateurs, peu de livres. C’est ce qu’il verrait d’abord s’il était là, elle croit  l’entendre:

- La littérature ne fait plus recette, même dans les gares. Ce n’est pas une raison pour en cesser le commerce  …

Elle en sourit toute seule, ça veut dire quoi,  commerce ? Les prises de bec  autour d’un petit café ? Les    Le  énième récit des manies d’un auteur ?  Peut-être son empressement  auprès des belles clientes, lorsqu’il se redresse et égalise  ses mèches blanches de la main, le badinage aux lèvres … Sûrement pas le chiffre d’affaires ni le bénéfice de la librairie. polémiques anciennes avec les habitués finissant par se citer eux-mêmes ?

 Hier matin , il  lui a glissé dans les mains le paquet et l’enveloppe. Elle en a  sorti  les billets de train et l’a regardé sans comprendre . Il parlait vite, à mots choisis comme toujours :           

- Regardez  les emplois que vous trouvez ici, vous aurez la même chose là-bas, et en plus vous parlerez anglais dans  six mois .

Son envie de hurler :

- J’ai un emploi ici,  je ne peux pas rêver mieux !

Il lui répondait sans qu’elle ait rien dit :

- On ne peut pas continuer comme cela, il faut être raisonnable,  il faut savoir finir. A votre âge, parler l’anglais va vous ouvrir des portes , je  vous donne l’adresse de ma sœur à Londres, elle pourra vous loger, elle vous attend demain.  Vous serez bien là-bas.

Puis le coup de grâce :

-Allez-y, faites-moi plaisir , le paquet, vous l’ouvrirez après mon départ.  

 Personne ne lui fait faire ce qu’elle ne veut pas. A part lui.

Elle a assuré la suite de la journée sans moufter, poussant la bravade jusqu’à prendre congé comme d’habitude :

- Alors bonsoir , j’ai fermé la porte du fond !

Sans attendre sa réponse étouffée par les épaisseurs de papier qui les séparaient, elle a posé sa clé  au milieu du registre ouvert et tourné les talons . Portée par la colère, résistant à l’ envie de lui crier par-dessus son épaule :

- Et bon courage pour les offices, bien du plaisir !

C’est Mano , l’ami proche, qui a subi l’explosion , sa rage   retenue et augmentée au fil des heures :

- Trop vénère ! il m’a jarretée et il  m’envoie là-bas à l’arrache ! j’en ai rien à battre de l’Angleterre …

 Puis elle s’est tue, pour préparer son sac et prendre congé des autres, avec émotion.  Sans  commentaire , son train partait tôt, elle voulait se coucher de bonne heure.


Leur premier jour. C’était un  après-midi d’hiver , une pile d’ouvrages  entassés par terre empêchait l’ouverture complète de la porte. L’atmosphère   tiède  consolant du  froid humide de la rue,  les tables couvertes de livres, les étagères surchargées, l’escalier encombré et l’étage dont le plancher ployait sous la charge : elle arrivait chez elle. Abandonnée au creux de la banquette , elle se repasse le film de leur rencontre, elle le retrouve tel qu’elle l’a vu ce jour-là . Grand , légèrement voûté  mais soucieux de se redresser, les cheveux blancs coiffés en arrière  , la faconde d’un amateur de conversation . Soixante-dix ans, peut-être plus . Vieux, comme tous les plus de quarante ans, mais classieux. Sa voix bien posée :

- Oui, oui je l’ai , le catalogue Méraux, bien sûr , celui de l’exposition de cet été , je le vois très très bien : une couverture ocre , je vous le garde dès que je le retrouve, oui oui bien sûr…

Comme pour  se convaincre lui-même :

 -  Il ne doit pas être loin, on le trouvera dès qu’on arrêtera de le chercher, je vous le mets de côté , bien sûr… Tenez, dès que je le trouve, je vous téléphone, voulez-vous ? je note votre numéro , voilà, où est mon calepin 

Sans lunettes, quasi au jugé, il faisait mine d’écrire dans un cahier aux pages bombées et froissées. La cliente   par renoncer et partir. Se croyant seul, les coudes appuyés au comptoir croulant sous les volumes, la face dans les mains, il récupérait quelques forces. Il avait découvert Solenn en relevant les yeux .

- Je suis venue pour la place,  à  l’agence Deverre on m’a dit de passer …

Dans un sursaut, il  lui tendait la main en souriant :

- Ah bonjour, très bien , vous allez pouvoir commencer , il va falloir ranger et trier les livres par ordre alphabétique des auteurs.

Elle se demanda un instant si il l’avait bien vue. Ses longs cheveux vaguement tressés et rasés sur les tempes, le pantalon effrangé cachant d’énormes chaussures et le piercing qui lui traversait la lèvre inférieure… L’expression surprise, effrayée puis hostile provoquée habituellement lui manquait presque . On l’avait prévenue à l’agence d’intérim:

- A vingt-deux ans sans formation avec votre look, faut pas espérer autre chose que la plonge ou le ménage !


L’employée, à peine plus âgée qu’elle, coiffée et maquillée comme une vieille . Solenn avait  insisté pour la librairie

. Jamais elle n’avait eu envie d’une des « missions » des affichettes, c’était la première fois. Elle avait tout accepté depuis quatre ans, des bacs à vaisselle  aux chariots de ménage , la nuit . Là c’était différent, elle tenait à y aller . La jeune femme avait cédé :

  - Essayez si vous voulez, de toutes façons c’est  particulier, personne ne reste là-bas.


Elle avait reconnu l’espace encombré, les amoncellements d’ouvrages , l’équilibre  fragile des piles constituées sur des critères variables. Elle retrouvait la sécurité  des alignements, l’odeur du papier, la rigueur carrée des couvertures. Dans la maison isolée sans téléphone où elle avait grandi, les centaines de livres l’avaient toujours protégée. Seuls signes qu’il existait autre chose ailleurs, avant , et qu’il y aurait une suite à son histoire.

Issus d’ héritages hasardeux , leurs rangées devenues horizon et  rempart, ils l’avaient protégée du désespoir pendant les longues années de son enfance. Evasion les meilleurs jours et consolation les pires, ils ne la trahissaient jamais. Depuis sa fuite elle avait rencontré des groupes ordinaires où l’insulte et l’abaissement de l’autre ne tenaient pas lieu de relation ; elle avait appris à ne plus se défendre, à être aimée, à recevoir ce qu’on lui donnait. Seule séquelle de ces années, elle ne voyait rien dans les miroirs où elle cherchait son reflet . Même  pas le piercing qu’elle avait choisi pour marquer ses traits ; étrangère à son propre visage,  elle  ne se reconnaissait jamais sur les photographies .

Elle leva les yeux vers son nouveau patron :

- Je m’appelle Solenn

Elle  marquait un point, il se rendit compte qu’il ne lui avait rien demandé :

- Ah oui , très bien  Solenn. Alors vous êtes d’accord pour le rangement ? La poésie est de ce côté, les récits de voyages devant et les livres d’art sur la grande table. La littérature étrangère  là-haut…

Elle parcourut des yeux les volumes empilés sur des tables croulantes, des étagères débordantes ; les tasseaux cloués à la hâte  ,  le plancher de la mezzanine courbé par le poids du papier. Des pastels encadrés accrochés aux montants de l’escalier et à la balustrade menaçaient l’ensemble. Les  récits de voyage par ordre  alphabétique …alors qu’elle extrayait une couverture  blanc glacé de l’alignement , une coulée  de poches s’engouffra dans la brèche . Le libraire  arrivait vers elle , un embrouillamini de fils électriques entre les mains :

  -Ecoutez, voici la guirlande, puisque vous êtes là, et que nous sommes en décembre, nous allons l’installer.

 Aussi ralentis et précis que s’ils jouaient au mikado, ils entreprirent de faire serpenter dans la vitrine  le faisceau   L’éclat des  ampoules survivantes , pauvrement  ternes parmi les décorations tapageuses de la rue, sembla le satisfaire. Solenn  approuva,  les festivités de Noël  l’embarrassaient faute de savoir se réjouir à l’unisson. hérissé de lampes poussiéreuses .

Mano, qui travaillait  dans la boulangerie d’à côté,  passa   la chercher  ; marchant le long des quais  ils revinrent ensemble à l’appartement  partagé à cinq ou six selon les amours du moment.

-Un peu vieux,  le taulier  , non?

 -Il est tranquille, ça va .

 Elle n’osa pas lui dire qu’elle  le quittait  à regret ce premier soir.

L’hiver s’installait ; jour après jour elle  prévenait les éboulements , repérait la place de chaque ouvrage dans l’organisation  qu’il avait pensée. Devenue experte  en paquets cadeaux sur  coin de table , elle l’ écoutait discourir avec bonheur. Un livre au  bout  des doigts , il  invoquait des atmosphères , des souvenirs . Il entraînait le client , plaisancier retenu au port ou adolescent, vers ce qu’il allait aimer . Dissimulée par les piles qu’elle refaisait sans cesse,  Solenn comprenait parfois à sa voix enjôleuse , presque roucoulante, qu’une cliente lui plaisait . Elle souriait sans les regarder. L’effort partagé pour  contenir le flot  des publications nouvelles les rapprochait. Aux murs sans cesse effondrés , il fallait  adjoindre des  étais, des surplombs, des bordures de nouveautés.  Chaque avalanche maîtrisée augurait un prochain écroulement, la boutique parvenait à peine à rester émergée contre les assauts des vagues éditoriales . A l’intérieur des frontières de papier  prévalait sa règle : ce qu’on aime on le garde. Il acceptait de bonne grâce les publications  d’auteurs connus qui partiraient vite , Ceux-là nous font manger ! souriait-il. Il se montrait intraitable quant aux invendus qu’il avait choisis : ils resteraient en dépit du manque de place :

 - Il y en a que je peux envoyer au rebut sans états d’âme, voyez-vous, mais pour certains c’est impossible. Voyez Jacques Chauviré , c’est vrai que je n’en ai pas vendu, mais si quelqu’un vient pour lui, il sera heureux de le trouver…Antoine quoi qu’il en soit , je le garde. Quand  il est passé  au magasin il y a vingt ans, nous avions eu cette délicieuse conversation à propos de Melville.

  Ils s’entraidaient , complices et apaisés : il la soutenait de son équanimité frondeuse, elle lui offrait son énergie . Elle qui n’écoutait jamais personne, adhérait à  ses choix sans condition. Convertie au plaisir nouveau d’accorder sa confiance,  elle rangeait inlassablement et cherchait avec lui  comment loger davantage d’ouvrages dans toujours moins de place.

 Tout commença  lorsque  la femme âgée, menue et très droite, entra comme chez elle . Turban  et boucles d’oreilles, vêtue d’un manteau de fourrure qui craignait  grave ,  elle avait filé droit vers le libraire . Les bribes de leur conversation traversaient l’espace encombré. Occupée à regrouper les écrivains portugais et brésiliens , Solenn, les surveillait de loin

 -Vous ne pouvez pas continuer comme cela, c’est un gouffre, le comptable…les résultats…soyez réaliste…En plus vous êtes sans cesse debout, à votre âge, vous allez vous épuiser.

 Il lui avait coupé la parole d’un ton enjoué :

  -Mais je ne vous ai pas présenté ma collaboratrice, Solenn , venez s’il vous plaît. 

Reposant le Pessoa sur la table , elle se dirigea vers l’arrivante qui, elle,  remarqua vite sa tenue. Le regard bleu accrochait son piercing et ses vêtements , plus déchirés mais toujours informes . Encore heureux que j’aie coupé mes cheveux , se dit-elle, la daronne aurait fait une attaque .

-Je vous présente mon épouse.

 La voix  du libraire, exagérément calme, trahissait la tension. La femme  effleura la main de la vendeuse et tourna les yeux ,  pressée de reprendre la conversation. Revenant aux  lusophones , Solenn avait jeté un coup d’œil derrière elle. Diversion manquée , elle le sentait sur les charbons ardents . La voix claire , aiguisée par l’âge, argumentait calmement. La porte doucement refermée derrière la visiteuse , il dut s’accouder à  la caisse et  se retirer en lui-même, les yeux fermés. Entamé et vieilli comme le jour de leur rencontre. Elle respira  lorsqu’il la rejoignit  en souriant :

 - Mon épouse m’épuise. Elle veut  que je cesse l’activité. Mais pour quoi faire, je vous demande un peu, vous me voyez jouer aux cartes ou aux boules ?

 Elle ne  voyait pas, elle n’essayait  pas, refusant l’idée même de la librairie fermée . Il poursuivait :

- En plus, dès que j’aurai arrêté ils ouvriront un magasin de vêtements, il y en a déjà plein la rue !

Reprenant son rangement, elle avait lancé :

- On ne pourrait pas organiser une table autour de l’esclavage ? Plusieurs lycéens sont venus demander Bug Jargal.

-Ça c’est une idée , écoutez, je vais monter chercher plusieurs ouvrages auxquels je pense, un livre de photos  sur Gorée , tenez et puis il faudrait y mettre le Naipaul, A la courbe du fleuve, vous l’avez lu ?

Chaque fois qu’il lui posait la question , elle repartait  le soir pressée de retrouver  son lit, sa petite lampe et la solitude propice à la découverte. Ils en parlaient longuement les jours suivants. Avec lui, elle cherchait le mot juste  , elle se sentait comprise.

Les derniers temps pourtant plusieurs choses avaient changé. Il ne badinait plus avec les jolies clientes  , ne commentait plus les  mémoires de jeunes chanteuses . Ses moments de repli   devenaient fréquents, ses décisions impulsives plus rares…. Craignant de l’embarrasser , elle avait cessé de   suggérer des changements . Un soir il avait perdu pied en descendant au sous-sol par la trappe. Trébuchant  en compagnie d’une pile de romans d’amour, il avait évité la chute de justesse. Une fois de plus elle s’était activée à réparer les dégâts, sentant monter entre eux une peur dont ils ne parlaient pas.


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Published by Léonie Colin
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commentaires

Léonie Colin 29/11/2008 22:14

Alors , ne lis pas la suite , Coline , je suis très touchée moi aussi que tu l'aies reconnu. Ne lis pas la suite!!!

coline Dé 29/11/2008 21:58

Oh si tu savais comme ça me touche de retrouver sous ta plume cet homme adorable! Tu le décris merveilleusement. Je le connais depuis 1969...
Merci, Léonie!

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