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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 08:35

  A l'attention de ceux qui aiment voyager léger, écrire court, lire des textes concis et affûtés, les éditions Jacques Flament lancent une publication trimestrielle de nouvelles, Leimotive. L'occasion de proposer un texte ou de commander un ouvrage à cette maison d'édition pas comme les autres basée en Bretagne (ben oui!). A voir absolument, et c'est par ici : clic

 

LEGER.JPGLes choses en face

 

 Il est assis en face de moi.

Je ne l'ai pas remarqué tout de suite. Il aurait pu se fondre dans le décor, comme tant d'autres que lui, quidams décolorés devenus à force d'errances des caméléons des villes. Aucun mouvement non plus de sa part, qui aurait pu me signaler sa présence. Je crois qu'il me regardait depuis un moment quand je l'ai aperçu.

 

 

Il est assis en face de moi.

Il ne m'a pas vu en arrivant ; moi, j'étais déjà là. Depuis hier soir. Les murs de la gare m'ont donné leur couleur, et je suis devenu transparent aux regards. Cela surprend toujours au début ;  maintenant j'y suis habitué. Il s'agit surtout de ne pas faire peur à ceux qui découvrent votre présence alors qu'ils s'étaient crus seuls.

 

 

Je suis en avance. Mon train ne part que dans deux heures. Quelle bêtise d'être parti si tôt de chez moi. Deux heures à traîner ici, dans cette salle d'attente glauque. Et ce type qui me fixe ! Qu'a-t-il donc à me dévisager comme ça ? Je suis quelqu'un de sociable et j'aime lier connaissance, mais aujourd'hui je ne suis pas d'humeur. Et son regard me gêne. Je me tourne de côté sur mon banc. Peu poli mais clair.

 

 

Il m'a vu. Et bien sûr il a été surpris. Désagréablement. Je me demande s'il a eu conscience de la légère grimace qui s'est dessinée sur ses traits à ce moment-là. En tous cas son changement de posture est éloquent : il n'envisage aucun contact et aurait préféré se retrouver seul ici.

Seul, comme moi.

 

 

Temps trop frais pour quitter cette salle d'attente. Je vais devoir patienter ici. Je crois bien avoir emporté un livre. Mais où l'ai-je mis ? Je ramasse mon sac de voyage à terre et le pose sur mes genoux, puis entreprends de le fouiller. Pourquoi emporter autant de choses à chaque week-end en province ? C'est mon défaut et je le reconnais : je suis prévoyant. Mais trop. Et s'il pleuvait ? J'ai un parapluie. S'il neigeait ? J'ai un bonnet. Non, deux. Si le train a du retard ? J'ai de la lecture. Mais où ??

 

 

Le voilà qui déballe ses affaires. Tour à tour, à côté de lui sur le banc, apparaissent un parapluie neuf, un bonnet épais, non deux, une écharpe de laine. Ses sourcils sont froncés. Il semble énervé. A peut-être perdu quelque chose ? Je le vois pourtant bien équipé...

Il s'attaque à la poche extérieure. Billet de train bien rangé dans sa pochette SNCF. Portable. Cigarettes. Mp3. A chaque objet déposé sur le banc il me jette un regard méfiant.

Je ne vais rien lui voler à distance...

 

 

Je ne le trouve pas ! Et j'aimerais que ce type arrête de me fixer. Je n'aime pas sa curiosité. Qu'il se plonge dans une lecture, ou écoute de la musique, mais qu'il cesse de me regarder.

Je suis contrarié de ne pas avoir pensé à ranger mon livre de façon plus accessible et de devoir faire ainsi étalage de ma vie privée devant un parfait inconnu – indiscret qui plus est. Mais j'ai beau me tourner encore un peu sur mon banc, le contenu de mon sac lui est désormais presque entièrement dévoilé.

 

 

Un billet de train...Des vêtements chauds... Et même un gros sandwich emballé de papier alu, qu'il aura préparé chez lui. Chez lui...

Tu te souviens, Anna, nous aussi on avait un chez nous. On prenait le train pour aller voir ta mère à Veules-les-Roses. On avait des billets de train... Tu n'oubliais jamais rien, ni vêtements, ni provisions. Ni livres non plus. Tu te rappelles comme on aimait lire tous les deux ?

On aurait été bien ensemble, si tu étais restée encore un peu.

Mais tu as peut-être raison d'être partie : regarde-moi aujourd'hui. Je n'ai plus rien. Et plus même de quoi t'offrir un billet de train.

 

 

Ça y est ! J'ai enfin mis la main sur ce polar. Mes lunettes sont dans la poche de mon blouson. Je remballe toutes mes affaires et jette un œil en face : ouf, il ne me regarde plus.

Son visage est maintenant levé vers le ciel. Serait-il possible... qu'il pleure ?

 

 

C'est seulement alors que je réalise qu'à ses pieds, qu'à côté de lui sur le banc, que dans ses mains, il n'y a rien.

Rien.

 

Emma Visseaux-Cart-Tanneur

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Published by Léonie Colin
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commentaires

SYLVETTE 03/05/2011 15:50


Merci Emma pour ce texte.
C'est indécent de le dire près de ceux qui n'ont rien,mais il arrive que les objets nous envahissent jusqu'en voyage et attentent à notre liberté.On dirait que les gens déménagent dans le TGV, on
devient comme les Américains.


Elisabeth 02/05/2011 14:55


Un texte qui en dit beaucoup sans prononcer les mots qui nous viennent alors à l'esprit.


annick.demouzon 02/05/2011 13:45


Bravo, Emma, c'est touchant, poignant, presque. Et cette concision te va bien...


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